
Dans l’histoire du califat de Sokoto, le nom d’Ousmane dan Fodio est le plus connu. Mais à ses côtés se tenait un autre homme, son frère cadet Abdullahi dan Fodio, à la fois chef militaire, administrateur et l’un des plus grands lettrés de l’Afrique de l’Ouest. Fondateur de l’émirat de Gwandu, auteur d’environ quatre-vingts ouvrages, il a laissé une empreinte durable sur la vie intellectuelle et politique du nord du Nigeria. Portrait d’un savant peul souvent resté dans l’ombre de son illustre aîné.
L’élève de son frère
Abdullahi dan Fodio naît vers 1766 à Maganimi, dans le royaume haoussa du Gobir, dans l’actuel Nigeria. Il est le fils de Mallam Muhammadu Fodio et de Hauwa bint Muhammad, dans une famille de lettrés peuls. Son frère Ousmane, né en 1754, a environ douze ans de plus que lui et devient très tôt son maître.
Dès l’âge de douze ans, Abdullahi accompagne son frère dans ses tournées de prédication à travers le pays haoussa. Il étudie auprès de lui et d’autres maîtres le Coran, le droit islamique, la grammaire arabe et la théologie. Cette formation fait de lui l’un des esprits les plus érudits de sa génération.
Un chef de guerre du jihad
Lorsque le conflit éclate entre la communauté d’Ousmane dan Fodio et le roi du Gobir, au début du XIXe siècle, Abdullahi prend une part active aux combats. En juin 1804, il commande l’armée musulmane lors de la bataille de Tabkin Kwatto, l’une des premières victoires du mouvement.
L’année suivante, il dirige l’expédition contre le royaume de Kebbi. Le 12 avril 1805, ses troupes s’emparent de Birnin Kebbi. De 1805 à 1817, il occupe aussi la fonction de grand vizir, c’est-à-dire de principal conseiller de son frère. En 1807, il quitte un temps l’armée et part pour Kano, avec l’intention, selon les récits, de poursuivre jusqu’à La Mecque. Il revient finalement à Gwandu en octobre de la même année.
Gwandu, capitale de l’Ouest
Gwandu, dont le nom viendrait du mot haoussa gandu, qui désigne des terres agricoles royales, était à l’origine un village du royaume de Kebbi où s’étaient installés des éleveurs peuls attirés par ses pâturages. Après l’expédition de Kebbi, la localité devient une base permanente pour Ousmane dan Fodio et ses partisans. En 1806, Muhammad Bello, fils d’Ousmane, y fait construire un rempart.
En 1812, Ousmane dan Fodio divise le territoire conquis en plusieurs grandes régions. Abdullahi reçoit l’ouest, tandis que Muhammad Bello reçoit l’est. Abdullahi devient ainsi le premier émir de Gwandu, fonction qu’il exerce pendant près de seize ans, jusqu’à la fin de sa vie. Gwandu devient l’une des deux capitales du califat, aux côtés de Sokoto. À la mort d’Ousmane en 1817, c’est Muhammad Bello qui prend la tête du califat, et Abdullahi conserve son autorité sur l’ouest.
Le plus grand poète arabe du Nigeria
Au-delà de son rôle politique, Abdullahi dan Fodio est surtout reconnu comme un immense savant. On lui attribue environ quatre-vingts ouvrages. Il est souvent présenté comme le plus grand poète de la littérature arabe classique du Nigeria, et il est le seul savant de Sokoto au XIXe siècle connu pour avoir écrit des commentaires du Coran.
Parmi ses œuvres figurent le Miftah li-l tafsir, une introduction à l’exégèse coranique achevée à Degel vers 1794-1795, dont un manuscrit illustre cet article. Il écrit aussi le Diya’ al-hukkam, un traité sur le gouvernement selon la loi islamique rédigé à Kano en 1806-1807, et le Diya’ al-sultan, achevé en janvier 1812, consacré à l’art de gouverner et à la succession. Son Tazyin al-waraqat, terminé en octobre 1813, est un poème historique qui constitue une source précieuse sur le jihad. Enfin, son grand commentaire coranique, le Diya’ al-ta’wil, est achevé en deux volumes en 1815 et 1816.
Une lignée et une mémoire
Abdullahi dan Fodio meurt en juillet 1829 à Gwandu, où il est inhumé. Son tombeau, connu sous le nom de Hubbare Abdullahi, reste un lieu de mémoire. Sa nièce, la poétesse et savante Nana Asma’u, fille d’Ousmane dan Fodio, lui consacre une élégie en fulfulde.
Son fils Muhammad Wani lui succède à la tête de Gwandu, et ses descendants dirigent l’émirat jusqu’à aujourd’hui. Sous la colonisation britannique, à partir de 1903, Gwandu perd son autonomie politique, mais l’émirat se maintient comme institution traditionnelle. Son siège se trouve aujourd’hui à Birnin Kebbi, capitale de l’État de Kebbi, qui compte quatre émirats. La devise de Gwandu, terre de cultivateurs et de lecteurs, rappelle encore l’héritage intellectuel de son fondateur.
Aujourd’hui encore, les écrits d’Abdullahi dan Fodio sont étudiés dans les écoles coraniques et les universités du nord du Nigeria. Ses manuscrits, conservés dans des bibliothèques privées et des collections publiques, font l’objet de programmes de numérisation qui permettent aux chercheurs du monde entier de les consulter.
Conclusion
Chef militaire, homme d’État et savant prolifique, Abdullahi dan Fodio a joué un rôle essentiel dans la naissance du califat de Sokoto. Son œuvre écrite, d’une richesse remarquable, témoigne du haut niveau de la culture islamique dans le monde peul du XIXe siècle. À travers l’émirat de Gwandu et les livres qu’il a laissés, son héritage continue de vivre dans le nord du Nigeria et bien au-delà.
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