
En décembre 2020, le prix Goncourt des lycéens est attribué à une romancière encore peu connue en France : Djaïli Amadou Amal, pour Les Impatientes. Pour beaucoup de lecteurs, c’est une découverte. Au Cameroun et dans le Sahel, pourtant, l’écrivaine peule publiait depuis dix ans des romans qui abordent sans détour la condition des femmes dans sa société : mariages précoces, polygamie, violences conjugales, injonction à la patience. Portrait d’une autrice devenue l’une des voix les plus lues de la littérature africaine francophone.
Une enfance peule dans le Diamaré
Djaïli Amadou Amal naît en 1975 dans le Diamaré, au nord du Cameroun, et grandit à Maroua, la principale ville de la région de l’Extrême-Nord. Elle est issue de la communauté peule, majoritaire dans cette ville où le fulfulde est la langue la plus parlée. Le nord du Cameroun est marqué depuis le XIXe siècle par l’héritage des lamidats peuls, ces chefferies fondées dans l’élan du jihad d’Ousmane dan Fodio.
Dans de nombreux entretiens, l’écrivaine a raconté avoir été mariée très jeune, à 17 ans, à un homme beaucoup plus âgé, puis avoir connu un second mariage difficile, avant de parvenir à s’en libérer. Ces expériences personnelles nourrissent son œuvre, sans que ses romans soient pour autant des autobiographies : elle y fait parler des personnages de femmes qui ressemblent à celles qu’elle a connues autour d’elle.
Walaande, Mistiriijo, Munyal : dix ans d’écriture au Cameroun
Son premier roman, Walaande, l’art de partager un mari, paraît en 2010 aux éditions Ifrikiya, à Yaoundé. Le titre reprend un mot fulfulde qui désigne le tour de chaque épouse dans un foyer polygame. Le livre décrit avec finesse la vie de plusieurs coépouses et les rivalités, les solidarités et les silences qui structurent leur quotidien.
Elle publie ensuite Mistiriijo, la mangeuse d’âmes, en 2013, chez le même éditeur, puis Munyal, les larmes de la patience, en 2017, aux éditions Proximité, à Yaoundé. Munyal signifie patience en fulfulde : c’est le conseil que l’on répète aux jeunes épouses, appelées à tout supporter en silence. Le roman suit plusieurs femmes confrontées au mariage forcé et à la violence, et interroge justement le prix de cette patience imposée.
Les Impatientes et la consécration de 2020
En 2020, une version retravaillée de Munyal paraît à Paris, aux éditions Emmanuelle Collas, sous le titre Les Impatientes. Le livre est sélectionné pour le prix Goncourt et figure parmi les finalistes. Le 2 décembre 2020, il remporte le prix Goncourt des lycéens, décerné par un jury de lycéens de toute la France. Il reçoit ensuite plusieurs autres distinctions, comme le Choix Goncourt de l’Orient en 2020, puis le Choix Goncourt du Royaume-Uni et le Choix Goncourt de la Tunisie en 2021.
Ce succès fait connaître l’autrice bien au-delà du Cameroun. Le roman est traduit dans plusieurs langues, dont l’allemand. Pour de nombreux lecteurs africains, et en particulier pour des lectrices du Sahel, voir une histoire de femmes peules saluée par l’un des prix littéraires les plus prestigieux de France est un moment marquant.
Une écrivaine engagée
Djaïli Amadou Amal ne se contente pas d’écrire. En 2012, elle fonde l’association Femmes du Sahel, qui agit pour l’éducation et le développement des femmes et des filles dans la région. Le 5 mars 2021, elle est nommée ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF, pour soutenir la défense des droits de l’enfant, notamment contre les mariages précoces.
Elle poursuit en parallèle son œuvre romanesque. Elle publie Cœur du Sahel en 2022, chez Emmanuelle Collas, un roman qui s’intéresse notamment aux employées domestiques venues des villages pour travailler dans les familles aisées de la ville. Suivent Le Harem du roi, en 2024, et Espoir, en 2026. Ses livres continuent d’explorer les relations entre femmes et hommes, la place de la tradition et les inégalités sociales dans le nord du Cameroun.
Une parole qui dérange et qui rassemble
Comme toute œuvre qui parle de sujets sensibles, celle de Djaïli Amadou Amal suscite des débats. Certains lecteurs, au Cameroun et ailleurs, lui reprochent de donner une image trop sombre de la société peule ou de ses traditions. L’autrice répond généralement qu’elle ne combat pas une culture, mais des pratiques qui font souffrir des femmes et des enfants, et qu’elle écrit justement par attachement à sa communauté. Beaucoup de lectrices disent se reconnaître dans ses personnages et saluent le courage d’une femme qui a choisi de mettre des mots sur ce qui était souvent tu.
Le fulfulde au cœur des romans
Bien qu’elle écrive en français, Djaïli Amadou Amal fait une large place au fulfulde dans ses livres. Les titres Walaande, Mistiriijo ou Munyal en sont la preuve, tout comme les mots, les expressions et les proverbes qui parsèment ses récits. Ce choix permet au lecteur d’entrer dans l’univers culturel de ses personnages, et montre aux jeunes Peuls que leur langue peut nourrir une œuvre littéraire reconnue dans le monde entier.
Conclusion
De Maroua aux salons littéraires parisiens, Djaïli Amadou Amal a fait entrer dans la littérature mondiale la vie de femmes peules du nord du Cameroun, avec leurs blessures, leurs espoirs et leur force. Ses romans, aux titres souvent empruntés au fulfulde, rappellent que la langue et la culture peules sont aussi des sources de création littéraire. Engagée pour l’éducation des filles, elle est devenue une figure de référence pour toute une génération de lectrices du Sahel et d’ailleurs.
Partagez cet article




