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Les Peuls du Soudan : pèlerins, exilés de Sokoto et éleveurs au bord du Nil

Histoire À des milliers de kilomètres du fleuve Sénégal, des communautés peules vivent depuis plus d’un siècle au Soudan. Comment y sont-elles arrivées et comment vivent-elles aujourd’hui ?

adama • 4 min de lecture
Voilier sur le Nil entre des collines désertiques (illustration)

On imagine souvent les Peuls entre le Sénégal, le Mali, le Niger et le Nigeria. Pourtant, leur présence s’étend bien plus loin vers l’est, jusqu’aux rives du Nil Bleu. Au Soudan vivent depuis plus d’un siècle des communautés peules, venues pour certaines sur la route du pèlerinage à La Mecque, pour d’autres à la suite des bouleversements de l’époque coloniale, pour d’autres encore à la recherche de pâturages. Leur histoire, peu connue, témoigne de l’extraordinaire mobilité du monde peul.

Sur la route de La Mecque

Pendant des siècles, les musulmans d’Afrique de l’Ouest qui souhaitaient accomplir le pèlerinage à La Mecque empruntaient une longue route terrestre à travers le Sahel. Ce voyage pouvait durer des mois, voire des années. Les pèlerins s’arrêtaient en chemin pour travailler, cultiver la terre ou commercer, afin de financer la suite de leur périple.

Le Soudan, dernière grande étape avant la traversée de la mer Rouge, accueillait ainsi de nombreux voyageurs venus de l’Ouest, parmi lesquels beaucoup de Peuls et de Haoussa. Certains s’y sont installés définitivement, à l’aller ou au retour, fondant des villages et des quartiers. Au Soudan, ces migrants d’Afrique de l’Ouest ont souvent été désignés par le terme Fellata, un nom d’origine kanouri qui désignait au départ les Peuls, mais qui a fini par s’appliquer plus largement à des personnes d’origine ouest-africaine, et que certains jugent péjoratif.

L’exil des fidèles de Sokoto

Un épisode marquant de cette histoire remonte à 1903. Cette année-là, les troupes britanniques s’emparent de Sokoto, capitale du califat fondé par Ousmane dan Fodio. Le sultan Attahiru Ier refuse de se soumettre et prend la route de l’est avec de nombreux fidèles, dans un mouvement souvent présenté comme une hijra, une émigration religieuse. Il est tué la même année lors d’un affrontement avec les forces coloniales à Burmi, dans l’actuel nord-est du Nigeria.

Une partie de ses partisans poursuit néanmoins le voyage vers l’est, sous la conduite de son fils, Muhammad Bello, surnommé Mai Wurno. Ils finissent par s’installer au bord du Nil Bleu, où ils fondent une localité qui porte encore aujourd’hui le nom de Mai Wurno. Cette communauté a conservé pendant des générations la mémoire de Sokoto et des liens avec l’héritage du califat.

Des éleveurs en quête de pâturages

À côté de ces communautés installées autour des villes et des terres agricoles, des Peuls éleveurs ont aussi gagné le Soudan au fil du XXe siècle, en provenance du Tchad, du Nigeria et de Centrafrique. Ils se sont établis dans plusieurs régions, notamment au Darfour, au Kordofan et dans la région du Nil Bleu, où ils pratiquent l’élevage de bovins en suivant les saisons et les points d’eau.

Comme ailleurs au Sahel, leur mode de vie mobile les met en relation constante avec les agriculteurs et d’autres groupes d’éleveurs. Ces relations sont faites d’échanges et de complémentarité, mais aussi, parfois, de tensions autour de l’accès à la terre et à l’eau.

Une question d’appartenance

Bien que présents depuis plusieurs générations, de nombreux Soudanais d’origine ouest-africaine ont longtemps été considérés comme des étrangers par une partie de la société et de l’administration. Des chercheurs et des associations ont documenté leurs difficultés à obtenir des papiers d’identité, à accéder à la terre ou à certains emplois, et les préjugés dont ils ont pu faire l’objet. Beaucoup revendiquent pourtant une double identité : pleinement soudanais, tout en restant attachés à leur langue, à leurs traditions et à leur histoire peule.

Le fulfulde reste parlé dans plusieurs communautés, à côté de l’arabe soudanais. Les mariages, les fêtes religieuses et la mémoire des ancêtres venus de l’Ouest entretiennent ce sentiment d’appartenance.

Dans la tourmente de la guerre

Depuis avril 2023, le Soudan est plongé dans une guerre dévastatrice qui a provoqué des millions de déplacés et une crise humanitaire majeure. Comme l’ensemble de la population, les communautés peules du pays sont touchées par les violences, les déplacements et les pénuries. Les éleveurs ont vu leurs routes de transhumance bouleversées, tandis que des familles installées depuis longtemps ont dû fuir leurs villages.

Le dernier maillon d’un long ruban peul

Les Peuls du Soudan ne sont pas isolés. Ils forment l’extrémité orientale d’une présence peule qui traverse tout le Sahel et les savanes, du Sénégal au Nigeria, puis au Cameroun, au Tchad et en Centrafrique. Dans ces trois derniers pays, les éleveurs mbororo, une branche des Peuls, suivent eux aussi de longues routes de transhumance, et certaines d’entre elles mènent jusqu’aux confins soudanais. Les familles installées au bord du Nil Bleu partagent ainsi avec les Peuls de l’Ouest une langue, des valeurs comme le pulaaku, fait de retenue, de patience et de dignité, et une même attention portée au bétail.

Conclusion

Des pèlerins partis vers La Mecque aux fidèles de Sokoto installés au bord du Nil, en passant par les éleveurs du Darfour et du Kordofan, les Peuls du Soudan racontent une histoire singulière, faite de foi, d’exil et d’adaptation. Elle rappelle que le monde peul ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique de l’Ouest, mais s’étend à travers tout le Sahel, jusqu’à l’est du continent.

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