
Il n’a publié que deux romans en plus de soixante ans, mais le premier a suffi à faire de lui l’un des pères de la littérature africaine moderne. Cheikh Hamidou Kane, écrivain et haut fonctionnaire sénégalais issu d’une famille haalpulaar de la vallée du fleuve Sénégal, s’est éteint à Dakar au début du mois d’octobre 2026, à l’âge de 98 ans. Son décès a été annoncé par le président de la République, Bassirou Diomaye Faye. Retour sur la vie d’un homme qui a mis en mots, mieux que quiconque, le déchirement entre deux mondes.
De Matam à la Sorbonne
Cheikh Hamidou Kane naît le 2 avril 1928 à Matam, dans le nord-est du Sénégal, au cœur du Fouta-Toro, la région des Haalpulaar’en, ceux qui parlent le pulaar. Son père, Mamadou Lamine Kane, est fonctionnaire de l’administration coloniale. Comme beaucoup d’enfants de familles lettrées de la vallée, il commence par l’école coranique, à Saldé, où il apprend le Coran sous l’autorité d’un maître exigeant.
Il entre ensuite à l’école française, à Louga, puis poursuit ses études secondaires à Saint-Louis et à Dakar. Brillant élève, il obtient une bourse pour Paris, où il passe par le lycée Louis-le-Grand avant d’obtenir des diplômes de droit et de philosophie à la Sorbonne. Il suit également la formation de l’École nationale de la France d’outre-mer, qui prépare les futurs administrateurs. Ce double parcours, entre l’école du maître coranique et les grandes institutions françaises, nourrira toute son œuvre.
L’Aventure ambiguë, un roman fondateur
Publié en 1961 aux éditions Julliard, L’Aventure ambiguë raconte l’histoire de Samba Diallo, fils d’une famille aristocratique peule et musulmane du pays des Diallobé. Confié d’abord à un maître coranique d’une grande rigueur, le jeune garçon est ensuite envoyé à l’école étrangère, puis en France pour y poursuivre des études de philosophie. Peu à peu, il se sent étranger à la fois au monde qu’il a quitté et à celui qui l’accueille.
Le roman pose une question qui traverse toute l’Afrique de l’époque coloniale et des indépendances : que gagne-t-on et que perd-on en adoptant les savoirs de l’autre ? Une réplique célèbre de la Grande Royale, figure majeure du livre, résume ce dilemme lorsqu’elle se demande si l’on peut apprendre à vaincre sans avoir raison. L’auteur a reconnu que le personnage de Samba Diallo s’inspirait en partie de sa propre expérience.
Le livre reçoit en 1962 le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Traduit dans de nombreuses langues, notamment en anglais sous le titre Ambiguous Adventure, il est depuis étudié dans les écoles et les universités d’Afrique, d’Europe et d’Amérique.
Un serviteur de l’État et du développement
De retour au Sénégal à la fin des années 1950, Cheikh Hamidou Kane devient rapidement gouverneur d’une région, au service du jeune État indépendant. Proche du président du Conseil Mamadou Dia, il quitte le pays après la crise politique de décembre 1962 qui oppose ce dernier au président Léopold Sédar Senghor.
Il entame alors une carrière internationale. Il travaille pour les Nations unies, notamment pour l’UNICEF, à Lagos puis à Abidjan, et plus tard pour le Centre de recherches pour le développement international, un organisme canadien. Revenu au Sénégal dans la seconde moitié des années 1970, il est nommé ministre du Développement industriel, puis occupe le poste de ministre du Plan et de la Coopération sous la présidence d’Abdou Diouf. Après la fin de sa carrière politique, il reste engagé dans des organisations de la société civile, notamment pour la paix et le dialogue au Sénégal.
Les Gardiens du temple, l’œuvre de toute une vie
Pendant plus de trente ans, Cheikh Hamidou Kane porte un second roman. Il le publie enfin en 1995 sous le titre Les Gardiens du temple. Le livre se déroule dans un pays africain imaginaire après l’indépendance et interroge la manière de bâtir une nation en s’appuyant sur ses propres valeurs culturelles et spirituelles, sans rejeter pour autant la modernité.
Moins connu que le premier, ce roman prolonge la réflexion de L’Aventure ambiguë. Après la question du choc entre deux civilisations vient celle de la construction : comment réconcilier les héritages, les langues et les savoirs pour fonder des sociétés justes ?
Un héritage pour les Haalpulaar’en et pour toute l’Afrique
Pour les lecteurs peuls, l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane a une résonance particulière. Le pays des Diallobé, le respect dû au maître, la dignité de la Grande Royale, le sens de l’honneur et de la retenue des personnages évoquent des valeurs proches du pulaaku. Mais le roman parle à tous : à chaque génération d’Africains partagés entre leurs racines et l’école des autres, et, au-delà, à tous ceux qui ont connu l’exil intérieur.
Sa disparition a suscité de nombreux hommages au Sénégal et dans le monde littéraire. Écrivains, enseignants et responsables politiques ont salué un homme d’une grande sobriété, fidèle à sa foi et attaché au dialogue entre les cultures.
Conclusion
Cheikh Hamidou Kane a écrit peu, mais il a écrit l’essentiel. Avec L’Aventure ambiguë, ce fils de Matam a donné une voix universelle aux interrogations de toute une génération. Plus de soixante ans après sa parution, le destin de Samba Diallo continue de parler aux jeunes lecteurs d’Afrique et de la diaspora, preuve que les grandes œuvres ne vieillissent pas.
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