
Peu de dirigeants africains ont gouverné leur pays à deux époques aussi différentes. Muhammadu Buhari a dirigé le Nigeria une première fois au milieu des années 1980, à la tête d’un régime militaire, puis une seconde fois de 2015 à 2023, après avoir été élu dans les urnes. Issu d’une famille peule de Daura, dans le nord du pays, il est mort le 13 juillet 2025 à Londres. Son parcours, admiré par les uns et critiqué par les autres, épouse une grande partie de l’histoire contemporaine du pays le plus peuplé d’Afrique.
Une enfance peule à Daura
Muhammadu Buhari naît le 17 décembre 1942 à Daura, une ville ancienne de l’actuel État de Katsina, dans le nord du Nigeria. Daura occupe une place particulière dans la mémoire régionale : la tradition y situe l’origine légendaire des cités-États haoussa. Mais la famille de Buhari est peule, comme une large part de l’aristocratie et des lettrés du Nord nigérian depuis la révolution menée par Ousmane dan Fodio au début du XIXe siècle.
Son père meurt alors qu’il est encore très jeune, et c’est sa mère qui l’élève. Il fréquente l’école coranique puis l’école publique, avant d’entrer au collège de Katsina. Comme beaucoup de jeunes gens du Nord à la fin de la période coloniale, il choisit ensuite la carrière militaire, une voie qui offre formation, stabilité et ascension sociale.
Un officier au cœur des crises nigérianes
Buhari s’engage dans l’armée au début des années 1960, au moment où le Nigeria accède à l’indépendance. Il reçoit une formation d’officier, notamment au Royaume-Uni, puis gravit les échelons dans un pays secoué par les coups d’État de 1966 et par la guerre civile du Biafra, de 1967 à 1970, à laquelle il participe comme jeune officier.
Dans les années 1970, sous le régime militaire, il occupe des postes civils importants. Il est gouverneur de l’ancien État du Nord-Est, puis commissaire fédéral, c’est-à-dire ministre, chargé du pétrole et des ressources naturelles sous le général Olusegun Obasanjo. Il prend ainsi part à la gestion d’un secteur qui devient la principale source de revenus de l’État nigérian.
1983-1985 : le premier passage au pouvoir
Le 31 décembre 1983, un coup d’État militaire renverse le président civil Shehu Shagari. Le général Buhari est placé à la tête du nouveau régime. Le pays traverse alors une grave crise économique liée à la chute des prix du pétrole, et la corruption est au centre des critiques adressées au pouvoir civil déchu.
Le régime lance une campagne baptisée Guerre contre l’indiscipline, qui vise à imposer l’ordre dans l’espace public, la ponctualité et le respect des files d’attente. Il engage aussi des poursuites contre d’anciens responsables accusés de malversations. Pour ses partisans, cette période reste le symbole d’une volonté de rigueur. Pour ses détracteurs, elle se caractérise par des atteintes aux libertés : arrestations, détentions sans procès, restrictions de la presse et sévérité des tribunaux spéciaux.
Le 27 août 1985, Buhari est à son tour renversé par un coup d’État conduit par le général Ibrahim Babangida. Il est détenu pendant plusieurs années avant d’être libéré.
Le long chemin vers les urnes
Dans les années 1990, sous le régime du général Sani Abacha, Buhari dirige le Petroleum Trust Fund, un organisme chargé de financer des projets d’infrastructures avec une partie des recettes pétrolières. Après le retour à un régime civil en 1999, il choisit la voie électorale.
Candidat à l’élection présidentielle en 2003, en 2007 et en 2011, il est battu à chaque fois, tout en conservant une très forte popularité dans le nord du pays, où son image d’homme austère et peu attaché aux biens matériels séduit de nombreux électeurs. En 2013, plusieurs partis d’opposition s’unissent pour former le All Progressives Congress, dont il devient le candidat.
En mars 2015, il remporte l’élection présidentielle face au président sortant Goodluck Jonathan. C’est la première fois dans l’histoire du Nigeria qu’un candidat de l’opposition bat un président en exercice par les urnes, et la passation pacifique du pouvoir est saluée comme une étape importante pour la démocratie nigériane.
2015-2023 : deux mandats et un bilan débattu
Réélu en 2019, Buhari gouverne pendant huit ans. Il fait de la lutte contre la corruption, de la sécurité et de la diversification de l’économie ses priorités affichées. Ses partisans mettent en avant les investissements dans les routes, les chemins de fer et d’autres infrastructures, ainsi que les reculs territoriaux infligés au groupe armé Boko Haram dans les premières années de son mandat.
Ses critiques soulignent la persistance de l’insécurité dans plusieurs régions, la montée des enlèvements, les récessions économiques de 2016 et de 2020, l’inflation et la gestion contestée de certaines crises, comme la répression des manifestations EndSARS en 2020. Ses absences prolongées pour raisons médicales, notamment à Londres, ont aussi alimenté de nombreux débats. Le 29 mai 2023, il transmet le pouvoir à son successeur élu, Bola Tinubu, et se retire à Daura.
Une figure peule de la vie politique africaine
Au-delà des débats sur son bilan, la trajectoire de Buhari illustre la place qu’occupent les Peuls dans l’histoire politique du Nigeria, des émirats issus du califat de Sokoto jusqu’aux institutions de la république. Lui-même revendiquait son identité peule et parlait le fulfulde aussi bien que le haoussa, la grande langue véhiculaire du Nord.
Il meurt le 13 juillet 2025 dans une clinique de Londres, à l’âge de 82 ans. Son corps est rapatrié et inhumé le 15 juillet à Daura, sa ville natale, selon le rite musulman, en présence de nombreuses personnalités nigérianes et étrangères. Le gouvernement fédéral décrète un jour férié en son honneur.
Conclusion
Militaire putschiste devenu président élu, Muhammadu Buhari reste une figure contrastée. Pour une partie des Nigérians, il incarne l’intégrité et la discipline ; pour d’autres, il symbolise un pouvoir rigide et des promesses inachevées. Son parcours, du petit garçon peul de Daura au chef d’État de la première puissance démographique d’Afrique, fait de lui l’une des personnalités peules les plus marquantes du XXe et du début du XXIe siècle.
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