Imaginez des milliers de bœufs aux longues cornes qui se jettent dans le fleuve, guidés par de jeunes bergers à la nage, tandis que sur la rive une foule en habits de fête chante, applaudit et attend. Cette scène se répète chaque année au Mali, dans le delta intérieur du Niger. On l’appelle le Degal, la traversée des troupeaux. À Diafarabé, elle est devenue l’une des fêtes peules les plus célèbres d’Afrique. Avec le Yaaral, rite voisin, elle a été reconnue par l’UNESCO comme élément du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Le delta intérieur du Niger, un pays d’eau et d’herbe
Avant de se diriger vers Tombouctou puis vers le Niger et le Nigeria, le fleuve Niger s’étale au centre du Mali dans une immense plaine inondable. Pendant la saison des pluies et dans les mois qui suivent, la crue recouvre une grande partie de cette région. Quand l’eau se retire, elle laisse derrière elle des pâturages d’une richesse exceptionnelle, notamment des prairies de bourgou, une herbe aquatique très nourrissante pour le bétail.
Ce rythme de crue et de décrue organise depuis des siècles la vie des éleveurs peuls de la région, que l’on appelle souvent le Macina. Au XIXe siècle, l’État peul de la Dina, fondé par Sékou Amadou, avait d’ailleurs codifié l’accès aux pâturages et les itinéraires des troupeaux, les burti, ainsi que l’ordre de passage des différents groupes. Une partie de cette organisation a survécu jusqu’à aujourd’hui.
Le départ et le retour des troupeaux
Pendant la saison où les plaines sont inondées, les troupeaux quittent le delta pour gagner les terres plus sèches du Sahel. Les jeunes bergers les accompagnent pendant de longs mois, loin de leurs familles, à la recherche d’eau et d’herbe. Cette transhumance est une épreuve : il faut protéger les bêtes, les nourrir, éviter les conflits avec les agriculteurs et affronter la fatigue et la solitude.
Le Degal célèbre leur retour. Lorsque la décrue rend à nouveau accessibles les pâturages du delta, les troupeaux reviennent et doivent traverser le fleuve pour rejoindre les bourgoutières. La date de la traversée est fixée par les autorités coutumières en fonction du niveau de l’eau et de l’état des pâturages, ce qui fait qu’elle varie d’une année à l’autre, généralement en fin d’année.
Une journée de fête et de fierté
Le jour du Degal, Diafarabé se remplit. Des familles venues des villages voisins, des commerçants, des musiciens et des visiteurs se pressent sur les berges. Les troupeaux arrivent par vagues. À un signal, les bœufs entrent dans l’eau, poussés et accompagnés par les bergers, qui nagent à leurs côtés ou se tiennent à leurs cornes. La traversée est spectaculaire et demande beaucoup de savoir-faire.
Sur l’autre rive, l’accueil est chaleureux. Les bergers, absents depuis des mois, retrouvent leurs proches. Les jeunes femmes se parent de leurs plus beaux habits et bijoux. On récite des poèmes pastoraux, on chante les louanges des troupeaux et de leurs gardiens. Un moment très attendu est la désignation du berger dont le troupeau est revenu en meilleure santé et le plus gras : c’est la preuve de sa compétence, de son courage et de son sens des responsabilités, et un grand honneur pour lui et pour sa famille.
Le Yaaral et le Degal, patrimoine de l’humanité
D’autres traversées du même type ont lieu dans le delta, et le Yaaral désigne une fête comparable organisée dans la région. En 2005, l’UNESCO a proclamé Le Yaaral et le Degal chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité, avant de les inscrire sur sa liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Cette reconnaissance souligne la valeur de ces rites, qui transmettent des connaissances sur l’environnement, la gestion des pâturages et des troupeaux, mais aussi des valeurs sociales : solidarité, respect des aînés, endurance et maîtrise de soi, au cœur du pulaaku.
Ces fêtes ont aussi une dimension poétique. Les chants et les poèmes récités à cette occasion appartiennent à une riche tradition orale pastorale, transmise de génération en génération, qui célèbre la beauté des bêtes, les paysages et les exploits des bergers.
Des défis pour une tradition vivante
Comme beaucoup de traditions pastorales du Sahel, le Degal fait face à des défis importants. Les variations de la crue liées au changement climatique et aux aménagements du fleuve modifient l’étendue des pâturages. L’extension des cultures, en particulier du riz, réduit parfois l’espace disponible pour les troupeaux et peut provoquer des tensions. Enfin, l’insécurité qui touche le centre du Mali depuis plusieurs années a perturbé la vie des communautés et, certaines années, l’organisation des fêtes.
Malgré ces difficultés, les communautés du delta restent très attachées à ce moment qui marque le cycle de l’année et la continuité de leur mode de vie.
Conclusion
Plus qu’un spectacle, la traversée des troupeaux à Diafarabé est un récit collectif : celui d’un peuple d’éleveurs qui a su organiser sa vie au rythme d’un grand fleuve. En célébrant le retour des bergers et de leurs bêtes, le Degal rappelle la place centrale du bétail dans la culture peule et la richesse d’un patrimoine que le monde entier a reconnu.
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