
En 2016, peu de Gambiens connaissaient son nom. Quelques mois plus tard, Adama Barrow remportait l’élection présidentielle face à Yahya Jammeh, au pouvoir depuis 1994, avant d’être porté par une crise politique régionale jusqu’au palais présidentiel de Banjul. Homme d’affaires devenu chef d’État, il se présente comme peul par sa mère et revendique un héritage familial mêlé. Son parcours, ses réformes et les débats qu’il suscite font de lui une figure incontournable de la Gambie contemporaine.
Une enfance dans l’est de la Gambie
Adama Barrow naît le 15 février 1965 à Mankamang Kunda, un village proche de Basse Santa Su, dans l’est du pays, quelques jours avant l’indépendance de la Gambie. Son père est mandingue et sa mère peule. Lui-même s’est déclaré peul et a aussi évoqué des ascendances sarakholé, mandingue et peule, à l’image de nombreuses familles de la région, où les mariages entre communautés sont fréquents. Musulman, il a épousé deux femmes, toutes deux peules.
Il fréquente l’école primaire puis le collège de Crab Island et la Muslim High School de Banjul, grâce à une bourse. Il commence ensuite sa vie professionnelle dans une entreprise gambienne du secteur de l’énergie, où il devient responsable des ventes.
Londres, puis l’immobilier
Au début des années 2000, Adama Barrow part au Royaume-Uni. À Londres, il travaille notamment comme agent de sécurité dans un magasin pour financer des études dans le domaine de l’immobilier. Comme beaucoup d’Africains de la diaspora, il combine travail et formation pour préparer son retour.
Rentré en Gambie en 2006, il fonde sa propre agence immobilière, qu’il dirige pendant une dizaine d’années. Cette expérience d’entrepreneur, loin des cercles du pouvoir, contribuera plus tard à son image d’homme ordinaire, proche des préoccupations de la population.
2016 : une élection historique et une crise régionale
Membre de l’opposition depuis les années 2000, Adama Barrow rejoint le Parti démocratique uni, l’UDP, dont il devient trésorier. En 2016, après l’emprisonnement du chef du parti, il en prend la tête, puis il démissionne pour devenir le candidat d’une large coalition de l’opposition, la Coalition 2016.
Le 1er décembre 2016, il remporte l’élection présidentielle avec environ 43 % des voix, devant Yahya Jammeh et Mama Kandeh. Jammeh reconnaît d’abord sa défaite, puis revient sur sa décision. S’ouvre alors une crise de plusieurs semaines. Adama Barrow se réfugie au Sénégal et prête serment le 19 janvier 2017 à l’ambassade de Gambie à Dakar. Le même jour, des forces de la CEDEAO entrent en Gambie. Yahya Jammeh quitte le pays pour l’exil le 21 janvier. Barrow rentre à Banjul le 26 janvier et prête à nouveau serment dans son pays le 18 février 2017.
Des réformes et des débats
Les premières années de sa présidence sont marquées par plusieurs décisions symboliques. La Gambie réintègre le Commonwealth en 2018 et renonce à son retrait de la Cour pénale internationale. Des détenus emprisonnés sans procès sont libérés et le pays signe un traité international en vue de l’abolition de la peine de mort. Une Commission vérité, réconciliation et réparations est créée pour recueillir les témoignages des victimes des violations commises sous le régime précédent.
Mais son mandat suscite aussi des critiques. Pendant la campagne de 2016, Adama Barrow avait promis de ne rester que trois ans au pouvoir, à la tête d’une transition. Il revient ensuite sur cet engagement, en estimant que la Constitution prévoit un mandat de cinq ans. Le mouvement Trois ans suffisent organise des manifestations en 2019 et 2020, qui donnent lieu à des arrestations et à des accusations d’usage excessif de la force, contestées par les autorités. En 2019, il fonde son propre parti, le Parti national du peuple, le NPP.
Un second mandat
Candidat à sa propre succession, Adama Barrow est réélu lors de l’élection présidentielle de décembre 2021. Ses partisans saluent la stabilité retrouvée, les projets d’infrastructures, notamment routières, et le retour de la Gambie sur la scène diplomatique. En mai 2024, Banjul accueille ainsi le 15e sommet de l’Organisation de la coopération islamique. Ses opposants dénoncent de leur côté le coût de la vie, les difficultés économiques, la lenteur de certaines réformes, dont l’adoption d’une nouvelle Constitution, et la question des poursuites contre les responsables des violations passées.
Les Peuls dans la société gambienne
Les Peuls, que l’on appelle Fula en anglais, forment l’une des principales communautés de la Gambie, aux côtés des Mandingues, des Wolof, des Diola et des Sarakholé. On les trouve dans tout le pays, mais ils sont particulièrement nombreux dans l’est, dans les régions de l’Upper River et du Central River, d’où vient justement Adama Barrow. Traditionnellement éleveurs, beaucoup sont aujourd’hui agriculteurs, commerçants, enseignants ou fonctionnaires. Le pulaar y est largement parlé, et il fait partie des langues nationales enseignées dans certaines écoles. Dans ce pays où les familles mêlent souvent plusieurs origines, l’identité peule se transmet par la langue, les noms de famille et les valeurs du pulaaku, plus que par une appartenance exclusive.
Conclusion
D’agent de sécurité à Londres à président de la République, Adama Barrow a connu un destin inattendu. Son arrivée au pouvoir a marqué une alternance historique en Gambie, tandis que son exercice du pouvoir continue de nourrir des débats. Fils d’une mère peule, il illustre aussi la place des Peuls, l’une des principales communautés du pays, dans la vie politique gambienne.
Partagez cet article




