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Les grands-parents, premiers maîtres de l’enfant peul

Société Dans les familles peules, les grands-parents occupent une place centrale dans l’éducation des enfants : contes, valeurs du pulaaku, généalogie et savoir-vivre. Un rôle précieux, mis à l’épreuve par la vie moderne.

adama • 5 min de lecture
Femmes âgées en tenues colorées assises dehors

Dans une concession du Fouta-Djalon, le soir venu, il n’est pas rare de voir un groupe d’enfants assis autour d’une grand-mère ou d’un grand-père. On écoute une histoire, on répète une devinette, on se fait reprendre pour une salutation oubliée. Cette scène, banale en apparence, résume une réalité profonde de la société peule : les grands-parents sont souvent les premiers maîtres de l’enfant. Avant l’école, avant même l’école coranique, ce sont eux qui transmettent la langue, les valeurs et la mémoire de la famille.

Une éducation partagée par toute la famille

Chez les Peuls, comme dans beaucoup de sociétés africaines, l’enfant n’appartient pas seulement à ses parents. Il est l’enfant de la famille élargie, de la concession, parfois même du village. Le père et la mère ont bien sûr une responsabilité première, mais ils sont souvent occupés par les travaux des champs, le soin du troupeau, le commerce ou, aujourd’hui, un emploi en ville. Les grands-parents, eux, disposent de ce que les jeunes adultes n’ont pas toujours : du temps, de la patience et une longue expérience de la vie.

Il existe d’ailleurs une pratique ancienne, encore observée dans certaines familles, qui consiste à confier un petit-enfant à ses grands-parents pour qu’il grandisse auprès d’eux. Cet enfant devient leur compagnon, leur aide pour les petites tâches, et en retour il reçoit une attention particulière. Beaucoup d’adultes peuls racontent avec émotion les années passées chez une grand-mère qui les a, disent-ils, véritablement élevés.

La transmission du pulaaku

Le cœur de cette éducation est le pulaaku, cet ensemble de valeurs qui définit la manière d’être peul. Il repose notamment sur la retenue, appelée semteende, sur la patience et la maîtrise de soi, sur l’intelligence et la prudence. Ces notions ne s’apprennent pas dans un livre. Elles se transmettent par l’exemple, par des remarques répétées au fil des jours, par des récits où le héros triomphe grâce à sa sagesse plutôt que par la force.

Un grand-père reprendra un enfant qui parle trop fort devant des aînés. Une grand-mère expliquera pourquoi on ne mange pas en marchant, pourquoi on salue longuement les visiteurs, pourquoi on ne se plaint pas à tout propos. Ces petites leçons, accumulées pendant des années, façonnent un comportement que la communauté reconnaît immédiatement comme celui d’une personne bien éduquée.

Contes, devinettes et proverbes

Les veillées sont le moment privilégié de cette transmission. Les grands-parents y racontent des contes, appelés taali en pulaar, peuplés d’animaux rusés, de rois orgueilleux, d’orphelins courageux et de bergers avisés. Derrière l’amusement, chaque histoire porte une morale : la générosité est récompensée, la vanité punie, la parole donnée doit être tenue.

Les devinettes jouent aussi un rôle important. Elles exercent l’esprit, obligent l’enfant à réfléchir vite et à manier la langue avec finesse. Quant aux proverbes, ils sont glissés dans la conversation à la moindre occasion. Un enfant qui grandit auprès de ses grands-parents finit par en connaître des dizaines, et apprend surtout à les utiliser au bon moment, ce qui est considéré comme une marque d’intelligence et de maturité.

Gardiens de la mémoire familiale

Les grands-parents sont également les gardiens de la généalogie. Ils savent d’où vient la famille, quels ancêtres ont fondé tel village, quelles alliances ont été nouées par le mariage, quels liens unissent tel lignage à tel autre. Dans une société où l’appartenance familiale compte beaucoup, cette connaissance n’est pas un simple savoir historique. Elle permet à l’enfant de comprendre sa place dans le monde et de savoir comment se comporter avec chacun.

Ils transmettent aussi le souvenir des événements marquants : une grande sécheresse, une épidémie, un déplacement du troupeau, la vie au temps de leurs propres parents. Ces récits, rarement écrits, constituent une forme d’archives vivantes. Lorsqu’un ancien disparaît sans avoir transmis ce qu’il savait, c’est une part de l’histoire de la famille qui s’efface.

Une relation faite de tendresse et de plaisanterie

Il serait faux d’imaginer cette relation comme uniquement sévère. Entre grands-parents et petits-enfants règne souvent une grande complicité, bien plus détendue que la relation avec les parents. Dans de nombreuses sociétés ouest-africaines, il existe entre ces deux générations une forme de parenté à plaisanterie : on se taquine, on se lance des piques affectueuses, le petit-fils appelle parfois sa grand-mère ma femme pour la faire rire.

Cette liberté de ton a une fonction. Elle permet à l’enfant de poser des questions qu’il n’oserait pas adresser à son père ou à sa mère, d’exprimer ses craintes, de recevoir des conseils sans se sentir jugé. Les grands-parents deviennent ainsi des confidents, et parfois des médiateurs lorsque surgit un conflit entre un enfant et ses parents.

Un rôle mis à l’épreuve par la vie moderne

Aujourd’hui, cette transmission rencontre de nouveaux obstacles. L’exode rural éloigne les jeunes couples des villages où vivent les aînés. En ville, les logements sont plus petits, les familles plus dispersées, et les enfants passent de longues heures à l’école puis devant la télévision ou le téléphone. Dans la diaspora, à Conakry, Dakar, Paris ou New York, beaucoup d’enfants ne voient leurs grands-parents que lors de vacances occasionnelles, et certains ne parlent plus le pulaar.

Pourtant, de nombreuses familles cherchent à préserver ce lien. Certaines envoient leurs enfants passer les grandes vacances au village. D’autres organisent des appels vidéo réguliers avec les grands-parents restés au pays. Des initiatives associatives enregistrent les contes et les récits des anciens, pour qu’ils puissent être écoutés par les générations futures.

Conclusion

Le rôle des grands-parents dans l’éducation de l’enfant peul dépasse largement la simple garde des petits. Ils transmettent une langue, une morale, une mémoire et une manière d’être au monde. À l’heure où les modes de vie changent rapidement, reconnaître la valeur de ce rôle est une façon de préserver ce qui fait la richesse de la culture peule. Prendre le temps d’écouter un aîné, c’est recevoir un héritage que nulle école ne peut tout à fait remplacer.

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