Un Peul de Dakar et un Peul de Maroua, au Cameroun, peuvent-ils se comprendre ? La réponse est oui, mais pas toujours facilement. La langue des Peuls est parlée sur une immense étendue, de la côte atlantique jusqu’au Soudan, par des dizaines de millions de personnes. On l’appelle pulaar au Sénégal et en Mauritanie, pular plus au sud, fulfulde au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Nigeria et au Cameroun, et Fula ou Fulani en anglais. Derrière ces noms se cache une seule langue, riche de nombreuses variantes. Petit voyage dans la géographie d’une langue sans frontières.
Une langue atlantique au cœur du Sahel
Les linguistes classent la langue peule dans la famille des langues atlantiques, elle-même rattachée au grand ensemble Niger-Congo. Ses plus proches parentes sont le sérère et le wolof, parlés au Sénégal. Cette parenté rappelle que l’histoire des Peuls commence, selon la plupart des spécialistes, dans l’ouest du continent, dans la région du fleuve Sénégal, avant leur expansion progressive vers l’est au cours des siècles.
Au fil des migrations, la langue a suivi les éleveurs et les lettrés peuls à travers le Sahel et la savane. Elle s’est enrichie au contact du mandingue, du haoussa, du kanouri, de l’arabe et, plus récemment, du français, de l’anglais et du portugais.
Les grandes variantes
On distingue généralement plusieurs grands ensembles dialectaux. À l’ouest, le pulaar du Fouta-Toro est parlé le long du fleuve Sénégal, au Sénégal et en Mauritanie, ainsi que dans une partie du Mali. Ses locuteurs se désignent souvent comme Haalpulaar’en, ceux qui parlent le pulaar. Plus au sud, le pular est parlé en Guinée et dans les pays voisins, tandis que le fula de Guinée-Bissau et de Gambie forme des variantes proches.
Au centre, le fulfulde du Maasina est parlé au Mali, notamment dans le delta intérieur du Niger. Le Burkina Faso et l’ouest du Niger ont leurs propres variantes. À l’est, on trouve le fulfulde du Nigeria, en particulier celui de Sokoto et de Kano, puis celui de l’Adamaoua, parlé au nord du Cameroun, au Nigeria oriental, au Tchad et en Centrafrique. Des communautés peules du Soudan et de l’ouest de l’Éthiopie parlent aussi des formes de fulfulde apportées par des migrants et des pèlerins.
Ce qui change d’une région à l’autre
Les différences portent d’abord sur la prononciation et le vocabulaire. Certains mots courants changent d’une région à l’autre, et les emprunts ne sont pas les mêmes : le fulfulde du Nigeria a beaucoup emprunté au haoussa, celui du Sénégal au wolof et au français. La grammaire présente aussi quelques variations, par exemple dans certaines terminaisons verbales.
Mais la structure profonde de la langue reste commune. Partout, le peul se distingue par son système de classes nominales, particulièrement riche : un même radical change de forme selon qu’il désigne une personne, un objet, un groupe ou un animal, et selon qu’il est au singulier ou au pluriel. Partout aussi, la langue joue sur l’alternance des consonnes au début des mots, un trait qui fait sa difficulté pour les apprenants et sa beauté pour les poètes.
Se comprendre d’un bout à l’autre
Entre variantes voisines, l’intercompréhension est généralement bonne. Entre les extrémités, par exemple entre le pulaar du Sénégal et le fulfulde de l’Adamaoua, elle demande un effort et un temps d’adaptation. Les voyageurs, les commerçants et les éleveurs transhumants s’y habituent vite, et les échanges sur les réseaux sociaux ou à la radio rapprochent aujourd’hui les locuteurs.
Les rencontres internationales de la diaspora, les chansons des grands artistes et les vidéos en ligne jouent un rôle important : un auditeur de Yaoundé se familiarise avec le pulaar d’un chanteur sénégalais, tandis qu’un internaute de Nouakchott découvre l’humour d’un vidéaste nigérian. Peu à peu, une conscience linguistique commune se renforce.
Écrire la langue peule
Pendant des siècles, les lettrés peuls ont écrit leur langue en caractères arabes, sous la forme de l’ajami, pour composer des poèmes religieux et des chroniques. Au XXe siècle, des alphabets fondés sur l’écriture latine ont été adoptés dans plusieurs pays, notamment à la suite de rencontres organisées sous l’égide de l’UNESCO, comme celle de Bamako en 1966. Ces alphabets utilisent quelques lettres spéciales pour noter les consonnes propres à la langue.
À la fin des années 1980, deux frères, Ibrahima et Abdoulaye Barry, ont inventé l’alphabet adlam, conçu spécialement pour la langue peule. Intégré au standard informatique Unicode, il est aujourd’hui disponible sur les téléphones et les ordinateurs, et il connaît un succès croissant, notamment auprès des jeunes et dans la diaspora.
Une langue d’avenir
La langue peule est reconnue comme langue nationale dans plusieurs pays et enseignée dans certaines écoles, à côté des langues officielles. Elle est très présente à la radio, à la télévision et sur Internet. Des dictionnaires, des applications d’apprentissage et des traductions de grands textes voient le jour. Le principal défi reste l’harmonisation : faut-il construire une forme standard commune, ou laisser vivre chaque variante ? La plupart des spécialistes plaident pour un équilibre, qui respecte la diversité tout en facilitant la circulation des écrits.
Conclusion
Pulaar, pular, fulfulde ou fula : quel que soit son nom, la langue peule relie des millions de personnes à travers une vingtaine de pays et au-delà, dans la diaspora. Ses variantes ne sont pas des barrières, mais les couleurs d’une même étoffe. Les connaître, c’est mieux comprendre l’unité et la diversité du monde peul.
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