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Muhammadu Sanusi II, banquier central et émir de Kano : le destin d’un prince peul au cœur des débats du Nigeria

Histoire Économiste, gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, émir de Kano déposé en 2020 puis réinstallé en 2024 : Muhammadu Sanusi II, issu d’une dynastie peule, est l’une des figures les plus commentées du nord du Nigeria.

adama • 5 min de lecture
Muhammadu Sanusi II, émir de Kano
Photo : Wikimedia Commons, 2018, licence libre (auteur indiqué sur la page du fichier « Image of Emir Muhammad Sanusi II of Kano »).

Peu de personnalités nigérianes ont connu un parcours aussi riche en rebondissements que Muhammadu Sanusi II. Économiste et banquier, il a dirigé la Banque centrale du Nigeria, avant de devenir émir de Kano, l’un des trônes traditionnels les plus prestigieux d’Afrique de l’Ouest. Déposé en 2020, il a été réinstallé en 2024, dans un contexte de bataille politique et judiciaire qui n’est toujours pas tranchée. Issu d’une famille princière peule, il est à la fois un héritier de l’histoire du califat de Sokoto et une voix très écoutée sur l’économie, la religion et la société.

Un héritier de la dynastie peule de Kano

Sanusi Lamido Sanusi naît le 31 juillet 1961 à Kano, dans le nord du Nigeria. Il appartient à une famille dirigeante peule du clan des Sullubawa, qui règne sur l’émirat de Kano depuis le XIXe siècle, à la suite du jihad d’Ousmane dan Fodio. Son grand-père, Muhammadu Sanusi Ier, a été émir de Kano de 1953 à 1963, avant d’être déposé. Son père, Aminu Sanusi, prince et diplomate, a été ambassadeur du Nigeria dans plusieurs pays, dont la Belgique, la Chine et le Canada.

Le jeune Sanusi grandit en partie dans le palais de son grand-oncle, l’émir Ado Bayero, qui a régné sur Kano pendant plus de cinquante ans. Il fréquente une école primaire catholique à Kaduna, puis le King’s College de Lagos, l’un des établissements les plus réputés du pays.

L’économiste et le banquier

Il étudie l’économie à l’université Ahmadu Bello de Zaria, où il obtient une licence en 1981 puis un master en 1983, avant d’y enseigner quelques années. En 1985, il entre dans le secteur bancaire comme banquier d’affaires. En 1991, il part pour Khartoum, au Soudan, afin d’étudier les sciences islamiques à l’Université internationale d’Afrique. Cette double formation, économique et religieuse, est l’une des clés de sa personnalité publique.

De retour dans la banque, il rejoint la United Bank for Africa en 1997, où il gravit les échelons jusqu’au rang de directeur (general manager), puis la First Bank of Nigeria en 2005, comme directeur exécutif chargé de la gestion des risques. En janvier 2009, il prend la tête de la First Bank. Il est alors le premier originaire du nord du Nigeria à diriger cette banque, l’une des plus anciennes du pays.

Gouverneur de la Banque centrale

Le 3 juin 2009, Sanusi Lamido Sanusi devient gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, en pleine crise financière mondiale. Il engage des réformes énergiques du secteur bancaire : sauvetage de plusieurs banques en difficulté, remplacement de dirigeants, renforcement des règles de gouvernance. Il soutient aussi le développement de la finance islamique et lance une politique destinée à réduire l’usage des espèces.

Son action lui vaut une reconnaissance internationale. En 2010, le magazine The Banker le désigne gouverneur de banque centrale de l’année, et en 2011, le magazine Time le classe parmi les cent personnalités les plus influentes du monde. Ses méthodes suscitent cependant aussi des critiques, notamment sur le coût des sauvetages bancaires pour les finances publiques.

En 2013 et 2014, il alerte publiquement sur des recettes pétrolières qui, selon lui, n’auraient pas été reversées par la compagnie pétrolière nationale, pour un montant d’environ vingt milliards de dollars. Le 20 février 2014, le président Goodluck Jonathan le suspend de ses fonctions. Cette affaire reste l’un des épisodes les plus discutés de la vie publique nigériane de cette période.

Émir de Kano, une première fois

Quelques mois plus tard, l’émir Ado Bayero meurt, le 6 juin 2014. Sanusi Lamido Sanusi est choisi pour lui succéder et prend le nom de Muhammadu Sanusi II, en hommage à son grand-père. Sa désignation est contestée par une partie des partisans de la famille Bayero, mais il s’impose comme une figure très active. En novembre 2014, après un attentat meurtrier contre la grande mosquée de Kano, il appelle à résister au groupe Boko Haram. Il défend des réformes du droit de la famille, l’éducation des filles et la lutte contre la pauvreté, et prend souvent la parole sur l’économie du pays.

Ses relations avec le gouverneur de l’État de Kano, Abdullahi Umar Ganduje, se dégradent. En 2019, celui-ci crée quatre nouveaux émirats, ce qui réduit fortement le territoire de l’émirat de Kano. Le 9 mars 2020, le gouverneur dépose l’émir. Muhammadu Sanusi II appelle ses partisans au calme et à reconnaître son successeur, Aminu Ado Bayero. Il est conduit dans l’État de Nasarawa, puis libéré quelques jours plus tard sur décision de justice.

Le retour de 2024 et une bataille judiciaire

En mai 2021, il est désigné khalife de la confrérie soufie Tijaniyya au Nigeria, une responsabilité qu’avait aussi exercée son grand-père. Il poursuit parallèlement des activités universitaires et des conférences à l’étranger.

Le 23 mai 2024, après l’arrivée d’un nouveau gouverneur, Abba Kabir Yusuf, l’assemblée de l’État de Kano abroge la loi de 2019 sur les émirats, et Muhammadu Sanusi II est réinstallé sur le trône. Aminu Ado Bayero conteste cette décision devant la justice et reste lui aussi à Kano, ce qui crée une situation inédite avec deux prétendants. Plusieurs juridictions se sont prononcées dans des sens différents, et l’affaire a été portée devant la Cour suprême, qui a renvoyé son examen à 2027. La question de la légitimité sur le trône de Kano reste donc, à ce jour, juridiquement ouverte.

Conclusion

Banquier réformateur, savant formé aux sciences islamiques, émir déposé puis rappelé, Muhammadu Sanusi II incarne à lui seul les tensions et les richesses du nord du Nigeria, entre tradition et modernité, pouvoir coutumier et pouvoir politique. Admiré par les uns pour son franc-parler et ses idées réformatrices, critiqué par d’autres pour ses prises de position, il demeure l’une des personnalités peules les plus marquantes de sa génération. L’issue de la bataille autour du trône de Kano dira quelle place l’histoire lui réservera.

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