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L’émirat du Liptako et Dori : deux siècles d’histoire peule au cœur du Sahel burkinabè

Histoire Né vers 1809-1810 d’un jihad inspiré par Ousmane dan Fodio, l’émirat peul du Liptako, centré sur Dori, a traversé la colonisation et l’indépendance. Son émir reste aujourd’hui une autorité coutumière respectée.

adama • 5 min de lecture
Lac asséché en saison sèche au Burkina Faso, près de Ouagadougou (illustration)

Au nord-est du Burkina Faso, aux portes du Niger et du Mali, s’étend une vaste région de plaines, de mares temporaires et de pâturages : le Liptako. Pour beaucoup de Burkinabè, ce nom évoque d’abord la ville de Dori, carrefour commercial du Sahel. Mais le Liptako est aussi le nom d’un ancien émirat peul, fondé au début du XIXe siècle dans le grand mouvement des jihads peuls d’Afrique de l’Ouest. Deux siècles plus tard, l’émir du Liptako est toujours là, comme autorité coutumière. Voici l’histoire de ce royaume peu connu du grand public.

Une région au carrefour des peuples

Avant l’arrivée au pouvoir des Peuls, le Liptako a connu plusieurs dominations successives. Des populations comme les Kurumba y vivaient, et la région a fait partie de la zone d’influence de l’empire songhaï jusqu’à sa chute à la fin du XVIe siècle. Au début du XVIIIe siècle, vers 1718, des Gourmantché prennent le contrôle de la région et fondent le royaume de Koala.

À la même époque, des familles peules venues de l’ouest s’installent progressivement dans le Liptako avec leurs troupeaux. Elles sont attirées par la qualité des pâturages et par les mares qui gardent de l’eau pendant une partie de la saison sèche. Peu à peu, ces Peuls se convertissent largement à l’islam et prennent de l’importance dans la région, tout en restant soumis à l’autorité des chefs gourmantché.

Un jihad inspiré par Ousmane dan Fodio

Au début du XIXe siècle, les tensions entre les Peuls musulmans et le pouvoir gourmantché s’accentuent. Le contexte régional joue un rôle décisif : plus à l’est, dans l’actuel Nigeria, le savant peul Ousmane dan Fodio a lancé en 1804 un jihad qui aboutit à la création du califat de Sokoto. Ce mouvement inspire d’autres communautés peules de la région.

Dans le Liptako, un chef peul nommé Brahima Seydou, souvent écrit Braahima Seydu ou Brahima Saïdou, prend la tête de la révolte. Vers 1809-1810, les Peuls l’emportent, détruisent le pouvoir du royaume de Koala et fondent un émirat. Brahima Seydou en devient le premier émir. L’émirat du Liptako se place sous l’autorité du califat de Sokoto, par l’intermédiaire de Gwandu, l’un des deux grands centres du califat. Mais l’éloignement géographique laisse à l’émir une large autonomie.

Dori, capitale d’un émirat sahélien

Dori devient le cœur politique de l’émirat. Les émirs successifs, issus de la famille du fondateur, s’y installent. La ville se développe aussi comme un marché important, où se croisent éleveurs, commerçants et caravaniers. On y échange du bétail, du sel, des céréales, du tissu et bien d’autres produits venant du Sahara, du Niger ou des régions plus au sud.

La société du Liptako est diverse. Aux côtés des familles peules d’éleveurs et des lignages dirigeants vivent des agriculteurs, des artisans et des communautés d’autres origines, comme les Gourmantché, les Songhaï ou les Mossi. Les Rimaybé, descendants de populations autrefois asservies et intégrées à la société peule, jouent un rôle essentiel dans l’agriculture. Cette organisation, avec ses hiérarchies, ressemble à celle d’autres sociétés peules du Sahel, du Macina au Fouta-Toro.

Au fil du XIXe siècle, la succession au trône donne lieu à des rivalités entre branches de la famille régnante, comme dans beaucoup d’États de l’époque. Les listes d’émirs conservées par les historiens montrent une douzaine de règnes depuis la fondation jusqu’à nos jours.

De la colonisation à l’indépendance

À la fin du XIXe siècle, les troupes françaises progressent dans la boucle du Niger. Le 30 avril 1897, elles occupent Dori. Contrairement à d’autres souverains de la région, l’émir n’est pas renversé : l’administration coloniale préfère s’appuyer sur les autorités existantes pour gouverner, tout en les plaçant sous son contrôle.

Après l’indépendance de la Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso, l’émirat est officiellement dissous en 1963 par le président Maurice Yaméogo, dans le cadre d’une politique de réduction du rôle des chefferies traditionnelles. Dans les faits, l’émir conserve une forte autorité morale et coutumière, notamment auprès des Peuls de la province du Séno, dont Dori est le chef-lieu. Nassourou Abdoulaye Dicko a porté ce titre de 1960 à sa mort en 2010. Depuis décembre 2010, c’est Ousmane Amirou Dicko qui est émir du Liptako.

Le Liptako aujourd’hui

Le nom de Liptako a aussi été repris dans un cadre régional moderne. En 1970, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont créé l’Autorité de développement intégré de la région du Liptako-Gourma, destinée à valoriser les ressources de cette zone frontalière, notamment l’élevage, l’agriculture, l’eau et les minerais. La découverte de gisements d’or à la fin du XXe siècle a d’ailleurs renforcé l’intérêt économique de la région.

Depuis le milieu des années 2010, le Liptako est durement touché par l’insécurité qui frappe le Sahel central. Les violences des groupes armés, les déplacements massifs de population et les difficultés d’accès aux marchés et aux pâturages pèsent lourdement sur la vie des habitants, éleveurs comme agriculteurs. Dans ce contexte, les autorités coutumières, dont l’émir de Dori, sont souvent sollicitées pour appeler au dialogue et à la cohésion entre les communautés.

Conclusion

Fondé dans l’élan des jihads peuls du XIXe siècle, rattaché au califat de Sokoto, puis intégré dans l’empire colonial français et dans l’État burkinabè, l’émirat du Liptako a su traverser les époques. Son histoire rappelle que le monde peul s’est organisé en États puissants bien au-delà du Nigeria ou du Mali, jusqu’au cœur du Sahel burkinabè. Aujourd’hui encore, à Dori, l’émir demeure un symbole de cette mémoire, dans une région qui aspire avant tout à retrouver la paix.

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