Quand on pense à la Mauritanie, on imagine souvent le désert, les dunes et la culture maure. Pourtant, le pays est aussi profondément ouvert sur le monde négro-africain, en particulier le long du fleuve Sénégal qui marque sa frontière sud. Sur cette rive droite du fleuve vivent depuis des siècles des communautés haalpulaar, c’est-à-dire de langue pulaar, aux côtés des Soninké, des Wolof et des Maures. De Kaédi à Boghé, elles forment l’une des composantes essentielles de la société mauritanienne. Portrait d’une communauté peule souvent méconnue.
Un même peuple sur les deux rives
Le fleuve Sénégal n’a jamais été une barrière pour les populations qui vivent sur ses rives. Avant que la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie ne soit fixée à l’époque coloniale, la vallée formait un même espace humain, avec ses villages, ses champs de décrue et ses pâturages. Les familles haalpulaar de la rive droite partagent avec celles de la rive gauche la même langue, les mêmes noms de famille, les mêmes traditions et souvent les mêmes ancêtres.
Aujourd’hui encore, les liens restent très forts : on traverse le fleuve en pirogue pour une fête, un mariage ou un marché, et beaucoup de familles ont des parents des deux côtés. Cette proximité fait de la vallée un espace transfrontalier vivant, où la culture haalpulaar circule librement.
Kaédi, Boghé et les régions du fleuve
Les Haalpulaar de Mauritanie vivent principalement dans les régions méridionales du pays, le long du fleuve. Le Gorgol, avec sa capitale Kaédi, et le Brakna, avec la ville de Boghé, sont parmi les principaux foyers de la communauté. On en trouve aussi dans le Trarza, à l’ouest, et dans le Guidimakha, à l’est, région où les Soninké sont nombreux. Kaédi, grande ville du fleuve, est souvent considérée comme l’un des centres culturels des Haalpulaar mauritaniens.
L’économie de ces régions repose largement sur l’agriculture de décrue, qui profite des terres inondées par la crue annuelle du fleuve, sur les cultures irriguées, la pêche et l’élevage. Comme ailleurs dans la vallée, l’émigration vers les villes et vers l’étranger, notamment vers l’Europe et d’autres pays africains, joue un rôle important dans la vie des familles.
Par ailleurs, des Peuls éleveurs, plus mobiles, se déplacent avec leurs troupeaux dans d’autres régions du sud et de l’est du pays, au gré des saisons et des pâturages.
Le pulaar, langue nationale
La Constitution mauritanienne de 1991 fait de l’arabe la langue officielle du pays, et reconnaît le pulaar, le soninké, le wolof et l’arabe comme langues nationales. Cette reconnaissance a une forte valeur symbolique pour les Haalpulaar, très attachés à leur langue.
La place des langues nationales dans l’école et l’administration a cependant fait l’objet de nombreux débats depuis l’indépendance. Des expériences d’enseignement en pulaar, en soninké et en wolof ont été menées dans le passé, et la question de l’équilibre entre l’arabe, le français et les langues nationales reste discutée. De nombreuses associations culturelles continuent de promouvoir l’écriture et la littérature en pulaar, à travers des cours d’alphabétisation, des publications et des émissions de radio.
Une mémoire douloureuse
L’histoire récente des Haalpulaar de Mauritanie comporte aussi des pages sombres. En 1989, une grave crise éclate entre la Mauritanie et le Sénégal, à la suite d’un incident frontalier. Elle s’accompagne de violences dans les deux pays et de déplacements massifs de population. Des dizaines de milliers de Mauritaniens noirs, en grande partie haalpulaar, sont alors expulsés ou contraints de fuir vers le Sénégal et le Mali, où beaucoup vivent pendant des années comme réfugiés.
À partir de 2008, des opérations de rapatriement volontaire sont organisées avec l’appui du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, permettant à une partie des réfugiés de rentrer en Mauritanie. La question du recensement, de l’état civil et de la reconnaissance des droits des personnes concernées reste cependant un sujet sensible, régulièrement évoqué par des associations de victimes et des défenseurs des droits humains, tandis que les autorités mettent en avant les mesures prises pour la réconciliation nationale.
Une culture vivante
Au-delà de ces épreuves, la culture haalpulaar reste très vivante en Mauritanie. Les mariages, les baptêmes et les fêtes religieuses rassemblent les familles autour de la musique, des chants et des récits des griots, qui racontent l’histoire des lignages. Les jeunes de Nouakchott, où vit désormais une part importante de la communauté, entretiennent le lien avec les villages du fleuve et font circuler sur les réseaux sociaux des vidéos, des chansons et des émissions en pulaar. Comme au Sénégal voisin, la langue reste un puissant facteur d’identité, transmis en famille et revendiqué avec fierté.
Conclusion
Héritiers d’une longue histoire partagée avec leurs voisins du Sénégal, les Haalpulaar de Mauritanie font vivre la langue et la culture peules sur la rive droite du fleuve, de Kaédi à Boghé. Leur parcours, entre attachement culturel, épreuves historiques et participation à la vie nationale, illustre la diversité de la Mauritanie. Il rappelle aussi qu’au sein du vaste monde peul, chaque communauté a sa propre histoire, façonnée par les frontières et les choix des États où elle vit.
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