
Le 1er octobre 1979, le Nigeria tourne une page de son histoire. Après plus de treize ans de régimes militaires, un civil élu prête serment comme président de la République : Shehu Shagari. Issu d’une famille peule musulmane du nord-ouest du pays, cet ancien instituteur à la voix posée devient le premier président élu au suffrage universel dans le cadre d’un régime présidentiel. Son mandat, marqué par de grands projets mais aussi par une crise économique et de vives critiques, s’achève brutalement par un coup d’État le 31 décembre 1983. Retour sur la vie d’un homme qui a traversé toute l’histoire du Nigeria moderne.
Un enfant de Shagari, près de Sokoto
Shehu Usman Aliyu Shagari naît le 25 février 1925 dans le village de Shagari, dans l’actuel État de Sokoto, alors partie de la région du Nord du Nigeria sous domination britannique. Il grandit dans une famille peule et musulmane, dans une région profondément marquée par l’héritage du califat de Sokoto, fondé au début du XIXe siècle par le savant peul Ousmane dan Fodio.
Il fréquente le Barewa College de Zaria, établissement qui a formé une grande partie des élites du nord du Nigeria, puis l’école normale de Zaria. Il devient instituteur et enseigne pendant plusieurs années. Ce premier métier marque durablement son image : tout au long de sa carrière, il conserve la réputation d’un homme calme, modeste et attaché à l’éducation.
Des premiers pas en politique aux grands ministères
En 1951, Shehu Shagari rejoint le Congrès du peuple du Nord, le grand parti de la région à l’époque coloniale. En 1954, il est élu à la Chambre des représentants pour la circonscription de Sokoto Ouest. Il fait ainsi partie de la génération de responsables nordistes qui accompagnent le Nigeria vers l’indépendance, obtenue en 1960.
De 1958 à 1975, il occupe successivement de nombreux postes ministériels au niveau fédéral : commerce et industrie, développement économique, pensions, affaires intérieures, travaux publics, puis finances. Il traverse ainsi la Première République, la guerre civile et les premières années des régimes militaires. Sous le général Yakubu Gowon, il participe aux efforts de reconstruction du Sud-Est après la guerre du Biafra. Comme commissaire aux Finances, il supervise le lancement du naira, la monnaie nationale, qui remplace la livre nigériane au début des années 1970.
1979 : le premier président élu
Lorsque le régime militaire du général Olusegun Obasanjo organise le retour à un pouvoir civil, Shehu Shagari participe en 1978 à la fondation du Parti national du Nigeria. Il en devient le candidat à l’élection présidentielle de 1979, qu’il remporte. Le 1er octobre 1979, il succède à Olusegun Obasanjo et inaugure la Deuxième République, dotée d’un régime présidentiel inspiré du modèle américain.
Son gouvernement lance plusieurs grands programmes. Dans l’agriculture, il promeut une révolution verte et la construction de barrages pour l’irrigation. Dans l’industrie, il pousse le projet de l’aciérie d’Ajaokuta. Il investit aussi dans les routes, les aéroports, le logement, l’enseignement supérieur et la construction de la nouvelle capitale fédérale, Abuja.
Crise économique, critiques et coup d’État
À partir de 1981, la chute des prix du pétrole frappe durement le Nigeria, très dépendant de ses exportations d’hydrocarbures. Les recettes de l’État s’effondrent, les importations deviennent difficiles et les programmes d’austérité donnent des résultats limités. Le gouvernement est par ailleurs accusé de corruption et de mauvaise gestion par une partie de l’opinion. En 1983, l’expulsion massive de migrants ouest-africains sans papiers, notamment ghanéens, suscite de nombreuses critiques à l’étranger.
Shehu Shagari est pourtant réélu lors des élections de 1983, dont la régularité est contestée par l’opposition. Quelques mois plus tard, le 31 décembre 1983, un coup d’État militaire dirigé par le général Muhammadu Buhari renverse son gouvernement. Le président est arrêté et placé en détention. Il sera ensuite écarté de la vie politique active, même s’il reste une figure respectée, souvent consultée en raison de son expérience.
Les dernières années d’un sage
Après sa libération, Shehu Shagari se retire en grande partie de la scène publique et vit principalement dans sa région d’origine. Il y est considéré comme un aîné et une autorité morale. Il meurt le 28 décembre 2018 à l’hôpital national d’Abuja, à l’âge de 93 ans, après une courte maladie. Sa disparition donne lieu à de nombreux hommages au Nigeria, y compris de la part de responsables qui l’avaient autrefois combattu.
Un héritier de la tradition politique du Nord
Le parcours de Shehu Shagari s’inscrit dans une histoire plus large, celle des élites peules du nord du Nigeria. Comme beaucoup de responsables de sa génération, il a été formé dans les établissements créés à l’époque coloniale pour les fils des grandes familles du Nord, puis il a fait carrière au sein du Congrès du peuple du Nord, le parti dirigé par Ahmadu Bello. Sa région natale, Sokoto, reste le siège du sultanat héritier du califat d’Ousmane dan Fodio. Cet héritage religieux et politique a pesé sur son image : celle d’un homme pieux, prudent et attaché au consensus, qualités souvent associées dans le Nord à l’idéal peul de retenue et de dignité.
Conclusion
Instituteur devenu député, ministre puis président, Shehu Shagari a été l’un des acteurs majeurs de l’histoire nigériane, de la période coloniale jusqu’à la Deuxième République. Son mandat reste débattu : les uns retiennent les grands projets et sa sincérité démocratique, les autres la crise économique et les accusations de corruption. Mais son nom demeure associé à un moment fondateur, celui où, pour la première fois, les Nigérians ont élu leur président. Une page d’histoire écrite par un fils peul de Sokoto.
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