
En mai 2023, sur les marches du Festival de Cannes, une jeune réalisatrice présente son premier long métrage en compétition officielle, aux côtés des plus grands noms du cinéma mondial. Son film, Banel et Adama, se déroule dans un village du nord du Sénégal et ses dialogues sont en pulaar. Pour beaucoup de Peuls à travers le monde, voir leur langue résonner dans la plus prestigieuse compétition de cinéma est un événement. Derrière ce film se trouve Ramata-Toulaye Sy, scénariste formée à Paris et attachée à la terre de ses parents. Portrait d’une cinéaste au parcours singulier.
Une enfance en banlieue parisienne
Ramata-Toulaye Sy naît le 14 juin 1986 à Bezons, dans le Val-d’Oise, en région parisienne. Ses parents sont sénégalais, originaires du nord du pays, une région de culture haalpulaar, le long du fleuve Sénégal. Elle grandit en France, mais garde un lien fort avec le Sénégal, avec la langue et les récits familiaux.
Passionnée de cinéma et d’écriture, elle choisit de se former au métier de scénariste. Elle intègre La Fémis, la grande école nationale de cinéma à Paris, dont elle sort diplômée en 2015 du département scénario. C’est dans le cadre de son travail de fin d’études qu’elle commence à écrire le projet qui deviendra, des années plus tard, Banel et Adama.
Scénariste avant d’être réalisatrice
Avant de passer derrière la caméra, Ramata-Toulaye Sy travaille comme scénariste. Elle coécrit notamment Sibel, film sorti en 2018 et réalisé par Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti, qui raconte l’histoire d’une jeune femme muette dans un village de montagne en Turquie. Le film est récompensé dans de nombreux festivals.
Elle collabore aussi avec le réalisateur Atiq Rahimi sur Notre-Dame du Nil, sorti en 2019, adapté du roman de Scholastique Mukasonga et tourné au Rwanda. Elle participe au travail sur le scénario, aux auditions des comédiens et à l’organisation du tournage. Ces expériences lui donnent une connaissance concrète de toutes les étapes de la fabrication d’un film.
Astel, un premier court métrage remarqué
En 2021, elle réalise son premier court métrage, Astel, d’une durée d’environ vingt-quatre minutes. Le film est tourné à Podor, dans le nord du Sénégal. Il suit une fille peule de treize ans qui accompagne son père dans la brousse avec le troupeau, jusqu’au jour où le regard d’un jeune berger pousse le père à la cantonner au travail des champs.
Présenté au Festival international du film de Toronto, Astel y reçoit un prix dans la section des courts métrages. L’année suivante, il est récompensé notamment au festival de Clermont-Ferrand et à Odense, au Danemark, et il est sélectionné dans plus de quatre-vingts festivals à travers le monde. Ce succès confirme la force d’un regard attentif aux femmes et aux paysages du nord du Sénégal.
Banel et Adama, du pulaar sur la Croisette
En 2023, Ramata-Toulaye Sy présente Banel et Adama en compétition officielle au 76e Festival de Cannes. À 36 ans, elle est la seule réalisatrice d’un premier film invitée à concourir à la fois pour la Palme d’or et pour la Caméra d’or. Le film raconte l’histoire d’un jeune couple, Banel et Adama, qui s’aime passionnément et rêve de vivre à l’écart, alors que la communauté du village attend d’Adama qu’il assume les responsabilités qui lui reviennent.
Le film est entièrement tourné à Podor et dans ses environs, avec des acteurs non professionnels, et ses dialogues sont en pulaar. La réalisatrice a expliqué que le choix de tourner dans cette région et dans cette langue était pour elle un geste politique, une manière de montrer des personnages et une culture rarement visibles sur les grands écrans. Le film sort dans les salles françaises le 4 octobre 2023.
L’accueil critique est contrasté, comme souvent pour un premier film en compétition : certains saluent la beauté des images et l’audace du récit, d’autres jugent la narration plus déroutante. Mais la présence même du film à Cannes marque une étape importante pour le cinéma sénégalais et pour la visibilité de la langue pulaar.
Podor, un décor et un personnage
Dans ses deux films, Ramata-Toulaye Sy accorde une place centrale aux paysages du nord du Sénégal. Les étendues sèches, le fleuve, les villages de terre et la lumière écrasante de la saison chaude ne sont pas de simples décors : ils pèsent sur la vie des personnages et sur leurs choix. Dans Banel et Adama, la sécheresse qui menace le village et son troupeau devient un élément essentiel du récit. Ce regard attentif à la terre, à l’élevage et aux saisons rejoint les grandes préoccupations des sociétés haalpulaar de la vallée, où l’eau et le bétail restent au centre de la vie quotidienne.
Conclusion
Scénariste formée à La Fémis, coautrice de films primés, puis réalisatrice d’Astel et de Banel et Adama, Ramata-Toulaye Sy s’est imposée en quelques années comme une voix singulière du cinéma africain et français. En choisissant de filmer le nord du Sénégal et de faire parler ses personnages en pulaar, elle a offert une place nouvelle à la culture haalpulaar sur la scène internationale. Une démarche qui inspire de nombreux jeunes de la diaspora, fiers de voir leur langue et leurs paysages portés à l’écran.
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