
Parmi les nombreux émirats nés du mouvement lancé par Ousmane dan Fodio au début du XIXe siècle, celui d’Ilorin occupe une place à part. Situé dans l’actuel État de Kwara, au Nigeria, il se trouve en plein pays yoruba, loin des grandes cités haoussa du nord. Sa dynastie régnante descend pourtant d’un savant peul, Shehu Alimi. Cette rencontre entre un pouvoir peul, une population majoritairement yoruba et des communautés haoussa a donné naissance à un État souvent qualifié d’hybride, dont l’héritage reste visible aujourd’hui.
Une ville aux origines multiples
Selon les traditions locales, les premiers habitants du site d’Ilorin furent des Baruba, qui quittèrent ensuite les lieux. Un ermite yoruba nommé Ojo Isekuse s’y serait ensuite installé près d’une pierre servant à aiguiser les outils, qui aurait donné son nom à la ville. D’autres familles suivirent, et plusieurs hameaux se développèrent dans les environs.
Au tournant du XIXe siècle, Ilorin dépend de l’empire d’Oyo, l’une des grandes puissances yoruba de l’époque. Cet empire traverse alors une période de crise interne, marquée par des rivalités entre ses dirigeants.
Afonja et Shehu Alimi : une alliance décisive
C’est dans ce contexte qu’intervient Afonja, un chef de guerre d’Oyo qui s’établit à Ilorin après avoir refusé une guerre ordonnée par l’Alaafin, le souverain d’Oyo. À la même époque, un savant musulman peul, Salih Janta, plus connu sous le nom de Shehu Alimi, quitte Oyo, où il dit avoir été persécuté, et rejoint Ilorin.
Vers 1810, les deux hommes s’allient pour repousser les forces envoyées par Oyo. Shehu Alimi sollicite l’aide d’Ousmane dan Fodio, qui envoie une troupe de combattants, la Jama’a. Les forces d’Ilorin finissent par attaquer et incendier Oyo-Ile, l’ancienne capitale de l’empire d’Oyo, un événement qui contribue à l’effondrement de ce dernier.
De l’alliance à l’émirat
Après la mort de Shehu Alimi, son fils Abdulsalami prend le pouvoir avec l’appui de la Jama’a. Les relations entre Afonja et les combattants musulmans se dégradent, et Afonja est tué à la suite d’affrontements entre ses troupes yoruba et la Jama’a. Les mascarades, cérémonies traditionnelles yoruba, sont alors interdites.
Ilorin devient un émirat du califat de Sokoto, placé sous l’autorité de Gwandu, la partie occidentale du califat. Abdulsalami en est le premier émir, de 1824 à 1842 selon les listes généralement citées. Ses successeurs, tous descendants de Shehu Alimi, se succèdent ensuite à la tête de l’émirat, comme Shita, de 1842 à 1860, puis Zubayru, de 1860 à 1868.
Guerres, commerce et esclavage
Au cours du XIXe siècle, Ilorin cherche à étendre son influence vers le sud, en pays yoruba. Dans les années 1830, ses troupes remportent la bataille d’Ogbomosho. Mais la puissance montante d’Ibadan, qui dispose dès les années 1850 d’armes à feu obtenues auprès de commerçants européens, freine cette expansion.
Comme beaucoup d’États de la région à cette époque, Ilorin était aussi un centre important de la traite des esclaves. Le missionnaire américain Richard Henry Stone le décrivait comme le plus grand marché d’esclaves de cette partie de l’Afrique. Des captifs étaient acheminés vers le sud, à travers le pays yoruba, jusqu’à la côte, d’où ils étaient embarqués vers les Amériques.
À la fin du XIXe siècle, l’émirat est intégré au protectorat britannique du Nord du Nigeria. Il conserve cependant ses institutions traditionnelles, comme les autres émirats du nord, dans le cadre de l’administration indirecte mise en place par les Britanniques.
Un État hybride
L’une des particularités d’Ilorin est la diversité de sa population. La majorité des habitants parle yoruba, mais des communautés peules et haoussa y sont présentes depuis le début du XIXe siècle. Cette diversité se reflète dans les institutions : le trône revient aux descendants peuls de Shehu Alimi, mais l’émir est choisi par un collège où siègent quatre Balogun, dont les titres renvoient aux différentes composantes de la ville, Gambari, Ajikobi, Fulani et Alanamu, ainsi que d’autres dignitaires. Le choix doit ensuite être approuvé par le gouverneur de l’État de Kwara.
Des chefs de district, appelés Daudu, représentent l’émir dans plusieurs localités, comme Afon, Bode Saadu, Ipaye ou Malete. L’émirat confère aussi des titres honorifiques à des personnalités qui en sont originaires.
L’émirat aujourd’hui
Depuis 1995, l’émir d’Ilorin est Ibrahim Sulu-Gambari. L’émirat est aujourd’hui une institution traditionnelle basée dans la ville d’Ilorin, capitale de l’État de Kwara. Il participe à la vie culturelle et religieuse de la ville, notamment lors des grandes fêtes musulmanes, où il organise un durbar, une parade équestre comparable à celles des émirats du nord.
Ilorin est aussi connue au Nigeria comme un important foyer d’enseignement islamique, avec de nombreuses écoles coraniques et des lettrés réputés. Cette réputation s’inscrit dans la continuité de son fondateur, Shehu Alimi, qui était avant tout un savant. Aujourd’hui encore, la ville se présente volontiers comme un lieu de rencontre entre les cultures yoruba, peule et haoussa, une identité dont ses habitants sont fiers et qui distingue Ilorin des autres grandes villes du pays yoruba.
Conclusion
Né d’une alliance entre un chef de guerre yoruba et un savant peul, l’émirat d’Ilorin est un exemple frappant de la diffusion de l’influence peule bien au-delà des régions sahéliennes. Son histoire mêle guerre, religion, commerce et rencontres entre peuples. Elle montre aussi que l’héritage du califat de Sokoto a pris des formes très différentes selon les territoires.
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