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Ayuba Suleiman Diallo, le lettré peul du Boundou réduit en esclavage puis libéré : une histoire entre Afrique, Amérique et Angleterre

Histoire Capturé en 1730, déporté dans le Maryland, libéré grâce à une lettre en arabe puis reçu à Londres, Ayuba Suleiman Diallo est rentré au Boundou en 1734. Portrait d’un lettré peul au destin hors du commun.

adama • 4 min de lecture
Portrait d’Ayuba Suleiman Diallo peint par William Hoare en 1733
Portrait d’Ayuba Suleiman Diallo par William Hoare (1733), domaine public, via Wikimedia Commons

Au XVIIIe siècle, l’histoire d’un Africain musulman réduit en esclavage, puis libéré et reçu dans les cercles savants de Londres avant de rentrer chez lui, a fasciné l’Angleterre. Cet homme s’appelait Ayuba Suleiman Diallo. Lettré peul originaire du Boundou, dans l’est de l’actuel Sénégal, il fut capturé en 1730, transporté dans le Maryland, puis retrouva la liberté grâce à une lettre écrite en arabe. Son portrait, peint en 1733, et le récit de sa vie publié en 1734 en ont fait l’une des figures les plus connues de l’histoire de la traite atlantique.

Un fils de notable du Boundou

Ayuba Suleiman Diallo naît vers 1701 au Boundou, l’État peul situé entre la Falémé et le haut fleuve Gambie. Il est décrit comme un prince peul musulman, issu d’une famille de lettrés et de chefs religieux. Son père, Suleiman Diallo, est une autorité religieuse et politique de la région. Ayuba reçoit une solide éducation islamique et maîtrise l’arabe écrit.

La capture de 1730

En 1730, Ayuba part vers la côte, en direction du fleuve Gambie, pour acheter des marchandises. Il est alors capturé, avec son compagnon Lamine Ndiaye, et vendu comme esclave. Les deux hommes sont embarqués vers l’Amérique du Nord. Ironie cruelle de l’histoire, Ayuba lui-même participait au commerce de la région : il devait vendre deux esclaves appartenant à son père lors de ce voyage.

En Amérique, il est connu sous le nom de Job ben Solomon, adaptation anglaise de son nom. Il est conduit dans le Maryland, sur l’île de Kent, où il est contraint de travailler. En 1731, il s’enfuit, mais il est repris et emprisonné au palais de justice du comté de Kent.

Une lettre en arabe qui change tout

C’est en prison qu’il rencontre Thomas Bluett, prêtre anglican et juriste. Avec l’aide d’un autre esclave parlant wolof, Bluett comprend qu’Ayuba est un homme instruit, issu d’une famille importante. Ayuba écrit alors une lettre en arabe destinée à son père.

Cette lettre parvient finalement à James Oglethorpe, directeur de la Royal African Company, la compagnie anglaise qui contrôlait une partie du commerce avec l’Afrique de l’Ouest. Après que la lettre a été authentifiée par l’orientaliste John Gagnier, Oglethorpe rachète Ayuba pour 45 livres sterling.

Un séjour remarqué en Angleterre

En 1733, Thomas Bluett emmène Ayuba en Angleterre. Ils arrivent à la fin du mois d’avril, et Ayuba apprend l’anglais pendant la traversée. Il séjourne chez Bluett à Cheshunt, dans le Hertfordshire. Des sympathisants réunissent l’argent nécessaire pour garantir sa liberté.

À Londres, il travaille pour le savant et collectionneur Hans Sloane, dont les collections sont à l’origine du British Museum. Il traduit des textes arabes et aide à classer des manuscrits. Il est aussi admis à la Spalding Gentlemen’s Society, une société savante. Tout au long de son séjour, il continue à pratiquer l’islam et aurait recopié le Coran de mémoire à trois reprises.

C’est à cette époque, en 1733, que le peintre William Hoare de Bath réalise son portrait. Ayuba y apparaît vêtu à la manière ouest-africaine, et non à l’européenne, un choix qui souligne son identité. Ce tableau, l’image qui illustre cet article, a été acquis en 2009 par l’Autorité des musées du Qatar, qui a accepté de le prêter à la National Portrait Gallery de Londres.

Le retour au pays

En juillet 1734, Ayuba quitte l’Angleterre pour la Gambie, d’où il rejoint son pays natal. La même année, Thomas Bluett publie un récit de sa vie, l’un des plus anciens récits consacrés à un Africain réduit en esclavage. L’explorateur Francis Moore, qui l’a rencontré en Gambie, relate aussi son retour dans un livre publié en 1738.

La suite de sa vie est moins connue. En juin 1736, il est retenu par les Français pendant environ un an. Il obtient aussi, avec l’aide de Bluett, la libération de son compagnon Lamine Ndiaye en 1738. Ayuba Suleiman Diallo meurt en 1773, comme le note la Spalding Gentlemen’s Society dans ses archives.

Un témoignage précieux pour l’histoire

L’histoire d’Ayuba Suleiman Diallo intéresse aujourd’hui les historiens pour plusieurs raisons. Elle montre d’abord que parmi les Africains déportés vers les Amériques se trouvaient des hommes instruits, capables de lire et d’écrire l’arabe, formés dans les centres d’enseignement islamique de l’Afrique de l’Ouest. Elle éclaire aussi les liens entre le Boundou, la Gambie et le commerce atlantique au début du XVIIIe siècle. Enfin, elle rappelle que la liberté d’Ayuba fut une exception : son compagnon Lamine Ndiaye dut attendre plusieurs années, et l’immense majorité des captifs n’eut jamais cette chance. Son parcours est souvent rapproché de celui d’autres lettrés peuls réduits en esclavage, comme Omar ibn Saïd, dont les écrits en arabe ont également traversé les siècles.

Conclusion

Lettré peul du Boundou, esclave dans le Maryland, savant reçu à Londres puis homme libre de retour en Afrique, Ayuba Suleiman Diallo a connu un destin exceptionnel. Son portrait et les récits qui lui sont consacrés offrent un regard rare sur la vie d’un Africain musulman du XVIIIe siècle, et rappellent la richesse de la culture savante des Peuls de la Sénégambie à cette époque.

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