
Parmi les millions d’Africains déportés vers les Amériques, très peu ont pu laisser un témoignage écrit de leur propre main. Omar ibn Saïd fait partie de ces exceptions. Lettré musulman peul, né au Fouta-Toro, dans l’actuel Sénégal, il a été capturé en 1807, transporté aux États-Unis et réduit en esclavage jusqu’à sa mort, en 1864. En 1831, il rédige en arabe le récit de sa vie, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Son histoire, longtemps méconnue, est devenue au XXIe siècle un symbole de la mémoire des Africains musulmans réduits en esclavage.
Un lettré du Fouta-Toro
Omar ibn Saïd naît vers 1770 au Fouta-Toro, région de la moyenne vallée du fleuve Sénégal, qui devient à la même époque le siège de l’almamiyat du Fouta-Toro. Les sources le décrivent comme un savant peul. Le titre même de son autobiographie le désigne comme un esclave fullah, l’un des noms donnés aux Peuls en anglais à l’époque.
Avant sa capture, il consacre environ vingt-cinq ans à l’étude auprès de maîtres musulmans. Il apprend notamment les mathématiques, l’astronomie, le commerce et la théologie. Il maîtrise l’arabe écrit, ce qui lui permettra plus tard de laisser des textes d’une grande valeur historique.
La capture et la traversée
En 1807, Omar ibn Saïd est capturé au cours d’un conflit armé, réduit en esclavage et embarqué vers les États-Unis. C’est l’une des dernières périodes de la traite légale vers ce pays, qui interdit l’importation d’esclaves à partir de 1808. Il arrive à Charleston, en Caroline du Sud, où il est vendu à un maître qu’il décrit comme cruel.
Il s’enfuit et parvient jusqu’à Fayetteville, en Caroline du Nord. Il y est repris et emprisonné. Selon les récits, il aurait écrit en arabe sur les murs de sa cellule, ce qui attire l’attention de la population locale. Il est ensuite vendu à James Owen, membre d’une famille influente de la région.
Chez les Owen : un esclave lettré
La famille Owen est frappée par son instruction. Elle lui procure une traduction anglaise du Coran, ainsi qu’une Bible en arabe, obtenue avec l’aide de Francis Scott Key, l’auteur de l’hymne national américain. En 1819, Omar ibn Saïd écrit une lettre en arabe adressée au major John Owen, aujourd’hui conservée au séminaire théologique d’Andover.
Une date, le 3 décembre 1820, est parfois avancée pour sa conversion au christianisme. Mais cette conversion fait débat parmi les historiens. Plusieurs de ses écrits contiennent des formules et des sourates du Coran, ce qui laisse penser qu’il a continué à pratiquer ou à se référer à l’islam. En 1857, il écrit encore sur une carte la sourate An-Nasr. Son itinéraire religieux reste donc l’objet de lectures différentes.
L’autobiographie de 1831
Omar ibn Saïd a laissé quatorze manuscrits en arabe. Le plus célèbre est son autobiographie, rédigée en 1831. Il y évoque sa vie au Fouta-Toro, ses études, sa capture et sa condition d’esclave. Ce texte est l’un des très rares récits autobiographiques écrits en arabe par un Africain réduit en esclavage aux États-Unis.
Le manuscrit a connu un parcours mouvementé avant d’être acquis par la Bibliothèque du Congrès en 2017. Il a été numérisé et mis en ligne en 2019, ce qui permet aujourd’hui à chacun de le consulter. Omar ibn Saïd meurt en 1864, toujours en esclavage, dans le comté de Bladen, en Caroline du Nord, à un âge que les sources situent autour de 93 ou 94 ans.
Une mémoire retrouvée
Depuis la fin du XXe siècle, la figure d’Omar ibn Saïd est sortie de l’oubli. En 1991, une mosquée de Fayetteville prend le nom de Masjid Omar ibn Sayyid en son honneur. En 2022, un opéra intitulé Omar, consacré à sa vie, est créé le 27 mai au Spoleto Festival USA, à Charleston, la ville même où il avait été vendu. L’œuvre reçoit le prix Pulitzer de musique le 8 mai 2023.
Pour les Peuls, l’histoire d’Omar ibn Saïd rappelle que la traite atlantique a aussi frappé les régions du fleuve Sénégal et que parmi les déportés figuraient des savants formés dans les écoles coraniques de la région. Elle rejoint celle d’autres lettrés peuls déportés à la même époque, dont les écrits et les portraits sont parvenus jusqu’à nous.
Le cas le plus connu est celui d’Ayuba Suleiman Diallo, originaire du Boundou, dans l’est de l’actuel Sénégal. Capturé dans les années 1730 et déporté dans le Maryland, il fut remarqué pour sa maîtrise de l’arabe, conduit en Angleterre, puis libéré et rendu à sa terre natale. Son portrait, peint à Londres à cette époque, est aujourd’hui célèbre. Contrairement à lui, Omar ibn Saïd ne revit jamais l’Afrique, mais ses écrits ont permis à sa voix de traverser les siècles.
Conclusion
Né libre et instruit au Fouta-Toro, mort esclave en Caroline du Nord, Omar ibn Saïd a laissé, par ses écrits en arabe, un témoignage unique sur la vie d’un Africain musulman pris dans la traite atlantique. Son autobiographie, désormais accessible à tous, et l’hommage que lui rendent aujourd’hui la musique et la mémoire collective font de lui l’une des figures majeures de l’histoire de la diaspora peule.
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