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Ahmadou Tall, le souverain de Ségou entre héritage et résistance

Histoire Fils et héritier d'El Hadj Oumar Tall, Ahmadou Tall a régné sur Ségou pendant près de trente ans avant de résister à la conquête française. Portrait d'un souverain né et mort à Sokoto.

adama • 5 min de lecture
Portrait gravé d'Ahmadou Tall, souverain de Ségou, publié en France vers 1880
Portrait d'Ahmadou Tall paru en France vers 1880 (gravure), domaine public, via Wikimedia Commons
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Parmi les grandes figures politiques du monde peul et toucouleur au XIXe siècle, Ahmadou Tall occupe une place singulière. Fils et héritier d’El Hadj Oumar Tall, il a gouverné pendant près de trente ans un vaste ensemble de territoires situés entre le fleuve Sénégal et la boucle du Niger. Son règne, souvent éclipsé par la renommée de son père, raconte pourtant une histoire passionnante : celle d’un souverain qui dut maintenir l’unité d’un empire immense, composer avec des parents ambitieux et faire face, à la fin, à l’avancée militaire de la France.

Une naissance au cœur du califat de Sokoto

Ahmadou Tall est né le 21 juin 1836 dans le califat de Sokoto, dans l’actuel nord du Nigeria. À cette époque, son père El Hadj Oumar Tall, savant musulman originaire de la vallée du fleuve Sénégal, revenait de son long pèlerinage à La Mecque et séjournait auprès de Mohammed Bello, le fils et successeur d’Ousmane dan Fodio. Ce séjour, qui dura plusieurs années, fut décisif pour la formation intellectuelle et politique de la famille. Selon les sources disponibles, la mère d’Ahmadou était une femme haoussa de condition servile. Le futur souverain grandit donc entre plusieurs mondes : celui des lettrés peuls, celui des cours sahéliennes et celui de la confrérie Tijaniyya, dont son père était l’un des grands représentants en Afrique de l’Ouest.

L’héritier de l’empire d’El Hadj Oumar

Au milieu du XIXe siècle, El Hadj Oumar Tall bâtit par les armes un vaste État qui s’étendit sur une grande partie de l’actuel Mali. En 1861, la ville de Ségou, capitale du royaume bambara, passa sous son autorité. Ahmadou fut alors installé à Ségou avec le titre d’almamy, c’est-à-dire de chef de la communauté des croyants dans cette région. Lorsque son père disparut en 1864 au cours des guerres du Macina, Ahmadou devint de fait son successeur.

Les titres qui lui sont attribués témoignent de cette double nature, religieuse et politique, de son autorité. Il fut appelé khalife, commandeur des croyants, faama, terme bambara désignant le roi, et laamdo julbe, expression peule qui signifie chef des musulmans. Cette accumulation de titres montre qu’il cherchait à être reconnu à la fois comme successeur spirituel d’El Hadj Oumar et comme souverain légitime aux yeux des populations locales.

Gouverner un empire divisé

Le principal défi du règne d’Ahmadou fut le maintien de l’unité. L’empire hérité de son père n’était pas un État centralisé, mais un ensemble de provinces confiées à des membres de la famille Tall. Au Macina, son cousin Tidiani Tall exerçait un pouvoir très autonome. Au Kaarta, plusieurs de ses demi-frères, parmi lesquels Moktar et Aguibou, contestaient son autorité. Ahmadou passa donc une grande partie de son règne à négocier, à mener des campagnes et à tenter d’imposer sa prééminence à ses propres parents.

Pour l’aider dans cette tâche, il s’appuya sur des proches de confiance. Son cousin Seydou Djelia fut l’un de ses principaux conseillers et exerça un rôle comparable à celui d’un premier ministre. Il devait aussi faire face aux révoltes des Bambaras, qui n’avaient jamais totalement accepté la domination toucouleure, et à l’hostilité de certains groupes peuls du Macina.

Face à la France

À partir des années 1870 et surtout 1880, la France progressait depuis le Sénégal vers le Haut-Niger. Ahmadou tenta d’abord la voie diplomatique. Il reçut des missions françaises et négocia plusieurs accords. Le plus connu est le traité de Gouri, signé le 12 mai 1887, par lequel il acceptait une forme de protectorat en échange de garanties sur ses territoires. Les deux parties n’en avaient pas la même lecture, les autorités coloniales y voyant une étape vers la conquête.

La rupture survint rapidement. En 1890, les troupes françaises du colonel Archinard s’emparèrent de Ségou, alors qu’Ahmadou se trouvait à Nioro, dans le Kaarta. Son armée, placée sous le commandement d’Alboury Ndiaye, ancien souverain du Djolof réfugié auprès de lui, fut défaite en janvier 1891. Ahmadou poursuivit la résistance en se repliant vers l’est. Il s’installa un temps au Macina, mais Djenné tomba en 1893, puis Bandiagara. Chassé progressivement de ses territoires, il continua sa route vers l’est avec ses fidèles.

Les dernières années

En mai 1897, Ahmadou et ses partisans furent contraints de quitter la région du Niger. Le souverain déchu reprit alors, en sens inverse, le chemin que son père avait parcouru des décennies plus tôt. Il se dirigea vers le pays haoussa et vers Sokoto, la terre où il était né. Il y mourut le 15 décembre 1897. Beaucoup de ses compagnons restèrent dans la région, et des descendants de ces familles venues de l’ouest vivent encore aujourd’hui dans le nord du Nigeria.

Une mémoire contrastée

La mémoire d’Ahmadou Tall reste contrastée. Pour certains, il incarne la résistance à la conquête coloniale et la fidélité à l’héritage religieux de son père. Pour d’autres, notamment dans certaines régions bambaras, l’empire toucouleur demeure associé aux guerres et à la domination. Les historiens soulignent surtout la difficulté de sa position : héritier d’un État bâti par la guerre, il dut gouverner des populations hostiles, gérer des rivalités familiales et affronter une puissance coloniale disposant de moyens militaires très supérieurs.

Le portrait qui illustre cet article est une gravure publiée en France vers 1880, à l’époque des missions françaises auprès de lui. Il s’agit d’une représentation faite par des observateurs étrangers, et non d’une photographie.

Conclusion

Ahmadou Tall fut bien plus que le fils d’un grand conquérant. Souverain de Ségou pendant près de trente ans, il tenta de maintenir l’unité d’un empire fragile, négocia avec la France puis lui résista jusqu’à l’exil. Sa vie, commencée et achevée à Sokoto, illustre la profondeur des liens qui unissaient les mondes peul, toucouleur et haoussa au XIXe siècle. Redécouvrir son parcours, c’est mieux comprendre une période charnière de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest, celle où les grands États sahéliens ont affronté la conquête coloniale.

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