
Elle est devenue l’une des voix africaines les plus écoutées dans les grandes conférences sur le climat. Hindou Oumarou Ibrahim, militante tchadienne issue de la communauté peule mbororo, défend depuis plus de vingt ans les droits des peuples autochtones et des éleveurs nomades face au changement climatique. De N’Djamena aux tribunes des Nations unies, son parcours montre comment les savoirs des pasteurs peuls peuvent nourrir les politiques environnementales du monde entier.
Une enfance entre la ville et le monde pastoral
Hindou Oumarou Ibrahim est née en 1984 au Tchad. Elle appartient aux Mbororo, un groupe peul d’éleveurs nomades présents dans plusieurs pays d’Afrique centrale. Au Tchad, on estime à environ 250 000 le nombre de Mbororo vivant dans la zone sahélienne, où leur mode de vie dépend directement des pâturages, des points d’eau et du rythme des saisons.
Elle a fait sa scolarité à N’Djamena, la capitale tchadienne. Ce parcours, entre la ville et une communauté restée très attachée à la vie pastorale, l’a rendue particulièrement attentive à la place des filles et des femmes dans sa communauté, notamment en matière d’éducation et de participation aux décisions. Elle a aussi pris conscience très tôt de la fragilité de l’environnement sahélien, dont dépend la survie de sa communauté.
Pour les éleveurs mbororo, le climat n’est pas une question abstraite. Une saison des pluies trop courte ou trop irrégulière suffit à réduire les pâturages, à assécher les mares et à obliger les familles à modifier leurs itinéraires. Ces changements peuvent aussi rapprocher les troupeaux des champs cultivés et multiplier les tensions avec les agriculteurs. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’engagement de Hindou Oumarou Ibrahim.
AFPAT, une association pour les femmes peules et les peuples autochtones
En 1999, alors qu’elle est encore très jeune, Hindou Oumarou Ibrahim fonde l’Association des femmes peules et peuples autochtones du Tchad, connue sous le sigle AFPAT. L’organisation obtient son autorisation officielle de fonctionnement en 2005. Son objectif est de promouvoir les droits des femmes et des peuples autochtones, en particulier des éleveurs mbororo, et de faire entendre leur voix dans les débats sur l’environnement et le développement.
À travers AFPAT, elle s’engage sur des questions très concrètes : l’accès à l’eau, la gestion des pâturages, l’éducation des filles, mais aussi l’adaptation au changement climatique, qui bouleverse les routes de transhumance et accentue la pression sur les ressources naturelles.
Cartographier le Sahel avec les savoirs traditionnels
L’un des projets les plus marquants de Hindou Oumarou Ibrahim est une initiative de cartographie participative en trois dimensions de la région sahélienne du Tchad, menée avec l’UNESCO et le Comité de coordination des peuples autochtones d’Afrique, l’IPACC. Le principe est de combiner les outils modernes de cartographie avec les connaissances transmises de génération en génération par les éleveurs.
Les pasteurs mbororo connaissent en effet de manière très précise les ressources de leur territoire : emplacement des points d’eau, qualité des pâturages selon les saisons, plantes utiles, couloirs de passage des troupeaux. En mettant ces savoirs en commun sur une carte, les communautés peuvent mieux planifier leurs déplacements, prévenir les conflits et s’adapter aux sécheresses. Le projet a aussi donné aux femmes une place dans la prise de décision, un aspect auquel Hindou Oumarou Ibrahim est particulièrement attachée.
Une voix autochtone sur la scène internationale
Au fil des années, Hindou Oumarou Ibrahim s’est imposée dans les grandes négociations internationales. Elle a coprésidé le Forum international des peuples autochtones sur les changements climatiques et a codirigé le pavillon des peuples autochtones lors des conférences sur le climat COP21, COP22 et COP23. Elle est également membre de plusieurs réseaux, comme l’Alliance panafricaine pour la justice climatique et le Comité de coordination des peuples autochtones d’Afrique.
Le 22 avril 2016, elle a été choisie pour représenter la société civile lors de la cérémonie de signature de l’Accord de Paris sur le climat, au siège des Nations unies à New York. En 2019, elle fait partie des dix-sept personnalités nommées défenseurs des Objectifs de développement durable par le secrétaire général de l’ONU.
Une reconnaissance mondiale
Son action lui a valu de nombreuses distinctions. En 2017, elle est nommée explorateur émergent par National Geographic et figure dans la liste des 100 femmes de la BBC, où elle apparaît de nouveau en 2018. En 2019, elle reçoit le prix Pritzker Emerging Environmental Genius et le magazine TIME la cite parmi quinze femmes engagées pour le climat. En 2020, elle reçoit le prix Richard C. Holbrooke de l’organisation Refugees International, puis, en 2021, elle devient lauréate des prix Rolex à l’esprit d’entreprise.
Ces distinctions mettent en lumière une idée centrale de son engagement : les peuples autochtones et les éleveurs nomades ne sont pas seulement des victimes du changement climatique, ils détiennent aussi des connaissances précieuses pour y faire face.
Conclusion
Hindou Oumarou Ibrahim incarne une nouvelle génération de leaders peuls, enracinés dans leur culture et présents dans les grandes instances mondiales. En défendant les Mbororo du Tchad, elle porte plus largement la cause de toutes les communautés pastorales du Sahel, dont l’avenir dépend de la préservation des ressources naturelles. Son parcours rappelle que la culture peule, avec sa connaissance intime de la nature, a beaucoup à apporter aux défis environnementaux du XXIe siècle.
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