
Ville marchande millénaire du nord du Nigeria, Kano a connu au début du XIXe siècle un bouleversement politique majeur. Dans le sillage du jihad d’Ousmane dan Fodio, une dynastie peule a remplacé les anciens souverains haoussa et fondé l’émirat de Kano. Pendant près d’un siècle, jusqu’à la conquête britannique de 1903, cet émirat est devenu la province la plus riche et la plus peuplée du califat de Sokoto. Retour sur l’histoire d’un État qui a profondément marqué la région.
De l’ancien royaume haoussa à l’émirat peul
Bien avant l’arrivée des Peuls au pouvoir, Kano était déjà l’une des grandes cités haoussa, célèbre pour son commerce, son artisanat et ses murailles. Ses souverains portaient le titre de sarki. Au XVe siècle, le roi Muhammad Rumfa, qui régna de 1463 à 1499, est associé au palais royal, le Gidan Rumfa, qu’il fit agrandir. Ce palais allait rester un lieu central du pouvoir à Kano, y compris sous les émirs peuls du XIXe siècle.
Au tout début du XIXe siècle, le mouvement de réforme lancé par Ousmane dan Fodio gagne les pays haoussa. À Kano, les partisans du jihad renversent l’ancien sultanat haoussa. Les sources situent cette conquête vers 1805, tandis que la fondation officielle de l’émirat est souvent datée de 1807. Kano devient alors un émirat vassal du califat de Sokoto, dirigé par un émir peul nommé avec l’accord du calife.
Les premiers émirs
Le premier émir de Kano est Suleiman dan Abu Hamma, qui gouverne de 1805 à 1819. Son règne est consacré à l’installation du nouveau pouvoir et à l’organisation de l’émirat. Il est suivi par Ibrahim Dabo dan Mamudu, qui règne de 1819 à 1846. Ce long règne de vingt-sept ans est souvent considéré comme une période de consolidation : Ibrahim Dabo affermit l’autorité de l’émirat et fonde une lignée dont les descendants occuperont le trône pendant des générations.
Après lui, plusieurs membres de sa lignée se succèdent sur le trône : Usman Ier de 1846 à 1855, puis Abdullah Maje Karofi de 1855 à 1883, et enfin Mohammed Bello de 1883 à 1893. Cette continuité dynastique témoigne de la stabilité relative de l’émirat durant une grande partie du XIXe siècle.
La province la plus prospère du califat
Au sein du califat de Sokoto, Kano devient la province la plus vaste et la plus prospère. La ville est un carrefour du commerce transsaharien et régional : de nombreuses marchandises, venues des campagnes environnantes comme des routes du désert, y transitent. Ce rôle de place marchande, ancien et bien établi, fait de la ville un centre économique de premier plan pour toute la région.
Cette prospérité repose aussi sur un système social très inégalitaire. L’explorateur allemand Heinrich Barth, qui visita la région au milieu du XIXe siècle, estimait que les personnes réduites en esclavage représentaient au moins la moitié de la population de Kano dans les années 1850. Ce chiffre rappelle que la richesse de l’émirat, comme celle de nombreux États de l’époque, s’appuyait largement sur le travail servile.
La guerre civile de la fin du siècle
À la fin du XIXe siècle, l’émirat traverse une crise grave. Après la mort de l’émir Mohammed Bello, deux prétendants se disputent le trône. Mohammed Tukur est désigné en 1893, mais son autorité est contestée par un autre prince de la famille régnante, Yusufu. Le conflit dégénère en guerre civile entre 1893 et 1895. Avec l’appui d’esclaves royaux, le camp de Yusufu l’emporte sur Tukur. Aliyu Babba, fils d’Abdullah Maje Karofi, devient ensuite émir et règne jusqu’en 1903.
Pendant une partie de cette période troublée, la capitale de l’émirat est déplacée à Takai, avant de revenir à Kano. Ces divisions internes affaiblissent l’émirat au moment même où les puissances coloniales européennes s’intéressent de près à la région. Les rivalités entre branches de la famille régnante, les ressentiments laissés par la guerre et la place prise par les esclaves royaux dans le conflit pèsent sur les dernières années d’indépendance de Kano.
La conquête britannique de 1903
Au début de l’année 1903, les Britanniques lancent l’expédition de Kano et Sokoto. Partie de Zaria fin janvier sous le commandement du colonel Morland, la colonne atteint Kano et s’empare de la ville en février 1903. Peu après, la cavalerie de Kano, conduite par le grand vizir Ahmadu Mai Shahada, tombe dans une embuscade à Kwatarkwashi. Le vizir est tué, et Aliyu Babba est capturé puis exilé à Lokoja.
Les Britanniques choisissent cependant de conserver la plupart des institutions de l’émirat. Dans le cadre de l’administration indirecte, l’émir et son conseil continuent d’exercer une autorité traditionnelle au sein du nouveau protectorat du Nigeria du Nord. Cette politique permet à l’institution émirale de traverser la période coloniale. Le titre d’émir de Kano existe toujours aujourd’hui, avec un rôle traditionnel et religieux plutôt que politique.
Conclusion
De sa fondation au début du XIXe siècle à la conquête britannique de 1903, l’émirat peul de Kano a été l’un des piliers du califat de Sokoto. Sa richesse commerciale, ses dynasties et ses crises internes reflètent les forces et les fragilités des États sahéliens de l’époque. Comprendre son histoire, c’est mieux saisir l’héritage des Peuls dans le nord du Nigeria, où les émirats issus du jihad continuent de jouer un rôle symbolique important.
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