
Des rives du fleuve Sénégal aux plateaux de l’Adamaoua, les Peuls (Fulɓe) vivent dans une vingtaine de pays d’Afrique. Ils parlent des variantes d’une même langue, le pulaar ou fulfulde, et partagent un ensemble de valeurs que l’on résume d’un seul mot : pulaaku. Ce terme, souvent traduit par « la manière d’être peul », désigne un idéal de comportement transmis de génération en génération. Comprendre le pulaaku, c’est comprendre une grande partie de la culture peule.
Un code de conduite plus qu’un ensemble de règles
Le pulaaku n’est écrit dans aucun livre et ne fait l’objet d’aucune loi. Il s’apprend dans la famille, par l’exemple des anciens, par les contes, les proverbes et les remarques discrètes des aînés. Un enfant peul n’entend pas forcément le mot « pulaaku » tous les jours, mais il apprend très tôt ce qui est attendu de lui : se tenir avec dignité, maîtriser ses émotions, respecter les plus âgés et ne jamais se rendre ridicule en public.
Les chercheurs et les anciens s’accordent généralement sur trois piliers principaux, que l’on retrouve sous des noms proches dans la plupart des régions.
Semteende : la retenue et la pudeur
La semteende est souvent traduite par « honte », mais le mot est trompeur. Il s’agit plutôt d’un sens aigu de la réserve. Une personne qui a de la semteende ne parle pas trop fort, ne se vante pas, ne mange pas avec avidité devant les autres et sait se retirer quand sa présence devient gênante. Cette retenue concerne aussi les relations familiales : par exemple, de nombreuses familles observent une distance respectueuse entre un gendre et ses beaux-parents.
Dans la vie moderne, la semteende se traduit souvent par une grande discrétion sur ses difficultés personnelles. On préfère supporter une épreuve plutôt que de s’en plaindre ouvertement.
Munyal : la patience et l’endurance
Le munyal est la patience face aux épreuves. Pour des générations d’éleveurs confrontés à la sécheresse, aux longues marches de transhumance et aux pertes de bétail, savoir endurer sans perdre son calme était une question de survie. Un proverbe peul très connu dit en substance que la patience permet de tout obtenir, même ce qui semble impossible.
Le munyal n’est pas de la résignation. C’est la capacité à attendre le bon moment, à ne pas répondre à une provocation sous le coup de la colère et à garder une vision à long terme.
Hakkille : l’intelligence et la prévoyance
Le troisième pilier, le hakkille, renvoie au bon sens, à la sagesse pratique et à la capacité d’anticiper. Celui qui a du hakkille sait gérer son troupeau, prévoir les pâturages de la saison sèche, choisir ses mots avec soin et trouver une solution qui préserve l’honneur de chacun lors d’un conflit. Dans les assemblées familiales, la parole de la personne réputée pour son hakkille pèse lourd.
D’autres valeurs associées
Autour de ces trois piliers gravitent d’autres qualités valorisées :
- Le courage (ngorgu), notamment pour défendre sa famille et son bétail ;
- La générosité et l’hospitalité : un hôte reçoit à boire et à manger, même dans un foyer modeste ;
- Le respect de la parole donnée : un engagement pris devant témoins a valeur de contrat ;
- La solidarité familiale, qui s’étend aux cousins, aux voisins et aux membres du même clan.
Le pulaaku face à la vie urbaine
Aujourd’hui, une grande partie des Peuls vit en ville, à Conakry, Dakar, Bamako, Niamey ou dans la diaspora en Europe et en Amérique du Nord. Beaucoup ne pratiquent plus l’élevage. Le pulaaku a-t-il encore un sens dans ce contexte ? Pour de nombreux jeunes, la réponse est oui, mais sous une forme adaptée.
La retenue devient une forme de professionnalisme, la patience une qualité utile dans les études et l’entrepreneuriat, et le sens de la solidarité se retrouve dans les associations de ressortissants, les tontines et les groupes d’entraide en ligne. Certains regrettent toutefois que l’individualisme et les réseaux sociaux, où l’on s’expose beaucoup, entrent en tension avec l’idéal de discrétion.
Un héritage partagé
Le pulaaku n’appartient pas qu’aux Peuls. Ses valeurs de dignité, de maîtrise de soi et de respect se retrouvent sous d’autres noms dans de nombreuses cultures africaines, comme le jom chez les Wolofs ou le maaya chez les Mandingues. Ce qui le rend particulier, c’est la place centrale qu’il occupe dans l’identité peule : on peut perdre son troupeau, sa langue maternelle ou son village d’origine, mais tant que l’on respecte le pulaaku, on reste reconnu comme Pullo.
Transmettre ces valeurs aux enfants, en particulier dans la diaspora, reste l’un des grands défis des familles. Raconter les contes, parler pulaar à la maison et expliquer le sens des gestes du quotidien sont les meilleurs moyens de faire vivre cet héritage.
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