
Entre le XVIIIᵉ et le début du XXᵉ siècle, plusieurs dirigeants issus du monde peul ont fondé des États, réformé des sociétés et résisté à la conquête coloniale. Leur héritage reste visible dans les frontières, les villes et la mémoire collective de l’Afrique de l’Ouest. Voici cinq figures essentielles, présentées dans l’ordre chronologique.
1. Karamoko Alfa, fondateur de l’imamat du Fouta-Djalon
Au début du XVIIIᵉ siècle, Karamoko Alfa, de son nom Ibrahima Sambegou, prend la tête d’un mouvement de lettrés musulmans dans le Fouta-Djalon, en Guinée actuelle. Vers 1725, une assemblée réunie à Fougoumba pose les bases d’un nouvel État, l’imamat du Fouta-Djalon. Karamoko Alfa en devient le premier almamy. Réputé pour sa piété et sa science, il est davantage un guide religieux qu’un chef de guerre. Sa lignée donnera naissance à la famille Alfaya, l’une des deux maisons qui se partageront le pouvoir.
2. Ousmane dan Fodio, fondateur du califat de Sokoto
Né en 1754 dans le Gobir, au nord du Nigeria actuel, Ousmane dan Fodio (Usman ɗan Fodiyo) est un prédicateur et un savant. Ses critiques contre les abus des souverains haoussas lui valent de nombreux partisans, puis l’hostilité du pouvoir. En 1804, il lance un mouvement armé qui aboutit à la création du califat de Sokoto, l’un des plus vastes États d’Afrique au XIXᵉ siècle.
Ousmane dan Fodio a laissé une œuvre écrite considérable, en arabe, en fulfulde et en haoussa. Sa fille, Nana Asma’u, poétesse et éducatrice, a organisé l’enseignement des femmes à travers un réseau d’enseignantes, ce qui en fait une figure majeure de l’histoire de l’éducation en Afrique.
3. Cheikhou Amadou et l’empire du Macina
Dans le delta intérieur du Niger, au Mali actuel, Sékou Amadou (Cheikhou Amadou Bari) fonde en 1818 la Dina, un État islamique centré sur le Macina. Il bâtit une nouvelle capitale, Hamdallaye, et met en place une organisation remarquable : conseil de quarante sages, recensement, réglementation des déplacements des troupeaux et des zones de pâturage. Certaines de ces règles sur l’accès aux bourgoutières du delta ont influencé les pratiques pastorales bien après la disparition de l’État.
4. El Hadj Omar Tall, de Halwar à Ségou
Né vers 1797 à Halwar, dans le Fouta-Toro (au nord du Sénégal actuel), El Hadj Omar Tall est un Toucouleur, c’est-à-dire un locuteur du pulaar de la vallée du fleuve Sénégal. Après un long pèlerinage à La Mecque et des séjours à Sokoto et au Macina, il devient un chef spirituel de la confrérie Tidjaniya. Dans les années 1850, il mène des campagnes militaires qui lui permettent de conquérir le royaume bambara de Ségou. Il affronte aussi les troupes françaises, notamment lors du siège de Médine en 1857. Il disparaît en 1864 dans les falaises de Bandiagara. Son fils Ahmadou lui succède à la tête de l’empire.
5. Alfa Yaya Diallo, roi du Labé
À la fin du XIXᵉ siècle, Alfa Yaya Diallo dirige la province de Labé, la plus puissante du Fouta-Djalon. Habile diplomate, il tente de préserver son autonomie face aux Français et aux Portugais, présents en Guinée-Bissau voisine. Les autorités coloniales finissent par le considérer comme une menace : il est arrêté, exilé au Dahomey (actuel Bénin), puis en Mauritanie, où il meurt en 1912. Il est aujourd’hui célébré en Guinée comme un symbole de résistance, et le camp militaire de Conakry porte son nom.
Ce qu’ils ont en commun
Ces cinq personnages sont très différents, mais ils partagent plusieurs traits :
- une formation de lettrés, souvent nourrie de voyages et d’échanges avec d’autres savants ;
- la volonté de construire des institutions durables, avec des règles écrites et des conseils ;
- un rôle majeur dans la diffusion de l’écrit, en arabe comme en langues africaines.
Leur histoire est aussi faite de guerres et de violences, que les historiens continuent d’étudier avec nuance. Mais elle rappelle que l’Afrique de l’Ouest précoloniale a connu des États organisés, des débats intellectuels intenses et des projets politiques ambitieux.
Pour aller plus loin
Les écrits de Nana Asma’u, les chroniques du Fouta-Djalon et les travaux d’historiens africains comme ceux de Thierno Diallo ou d’Amadou Hampâté Bâ sur le Macina sont d’excellentes portes d’entrée pour découvrir ces récits en détail.
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