
Pendant des siècles, le pulaar a été écrit avec l’alphabet arabe (l’ajami), puis avec l’alphabet latin. Mais à la fin des années 1980, deux adolescents guinéens se sont lancé un défi : créer une écriture propre à leur langue. Leur invention, l’adlam, est aujourd’hui utilisée par des centaines de milliers de personnes et intégrée aux téléphones et ordinateurs modernes.
Deux frères et une idée
L’histoire commence vers 1989 avec Ibrahima et Abdoulaye Barry, deux frères originaires de Guinée. Encore jeunes, ils constatent que beaucoup de personnes de leur entourage ne savent ni lire ni écrire, alors qu’elles parlent parfaitement le pulaar. Les écritures existantes leur semblent mal adaptées : l’alphabet arabe ne note pas facilement certains sons de la langue, et l’alphabet latin est associé à l’école en français.
Ils imaginent alors un alphabet entièrement nouveau, qui s’écrit de droite à gauche, comme l’arabe. Ils l’enseignent d’abord à leur famille, puis à leurs voisins, et le système se diffuse de bouche à oreille, sur les marchés et dans les quartiers.
Que signifie « adlam » ?
Le nom est un acronyme formé à partir des premières lettres de l’alphabet : A, D, L, M. Il correspond à une phrase en pulaar que l’on traduit généralement par « l’alphabet qui protège les peuples de la disparition ». Ce nom résume l’ambition du projet : préserver la langue et la culture peules grâce à l’écrit.
Un alphabet pensé pour la langue
L’adlam compte 28 lettres de base, avec des formes majuscules et minuscules, ainsi que ses propres chiffres. Il permet de noter les sons spécifiques du pulaar, comme les consonnes implosives (ɓ, ɗ, ƴ) ou les consonnes prénasalisées (mb, nd, ng), qui posent problème dans d’autres systèmes. Des signes complémentaires permettent aussi d’écrire des mots empruntés à l’arabe ou à d’autres langues.
Du cahier au smartphone
Pendant longtemps, l’adlam s’est transmis à la main, avec des cahiers photocopiés et des livrets imprimés localement. Le grand tournant arrive avec son intégration au standard informatique Unicode, en 2016. Cette étape technique est essentielle : elle permet à n’importe quel appareil d’afficher et d’échanger des textes en adlam sans bricolage.
Dans les années qui suivent, de grandes entreprises technologiques ajoutent des polices et des claviers adlam à leurs systèmes. Il devient alors possible d’envoyer un message en adlam sur son téléphone, de publier sur les réseaux sociaux ou de taper un document. Pour une écriture née dans un quartier de Guinée, c’est une reconnaissance mondiale.
Une écriture vivante
Aujourd’hui, l’adlam est enseigné dans des écoles communautaires en Guinée, au Sénégal, au Mali, en Gambie, au Nigeria et dans la diaspora. Des livres, des journaux, des manuels de santé et des traductions de textes religieux ont été publiés. Des associations organisent des cours en ligne, et de nombreux jeunes l’apprennent grâce à des vidéos et des applications.
Pour ses défenseurs, l’adlam a plusieurs atouts :
- il donne accès à l’écrit à des personnes qui n’ont pas été scolarisées en français ;
- il renforce la fierté culturelle et le sentiment d’appartenance ;
- il crée un outil commun à des communautés peules réparties dans de nombreux pays.
Les débats
L’adlam ne fait pas l’unanimité. Certains linguistes et enseignants estiment que l’alphabet latin, déjà utilisé officiellement pour le pulaar dans plusieurs pays, facilite le passage vers le français ou l’anglais. D’autres rappellent que l’ajami possède une longue tradition littéraire. Dans les faits, ces systèmes coexistent, et beaucoup de lecteurs passent de l’un à l’autre selon les usages.
Apprendre l’adlam
Pour débuter, il suffit d’un clavier adlam sur son téléphone, d’un tableau de l’alphabet et d’un peu de régularité. Les lettres étant peu nombreuses et la correspondance entre les sons et les signes très régulière, de nombreux apprenants affirment pouvoir lire des mots simples après quelques semaines de pratique.
L’histoire de l’adlam montre qu’une initiative partie de la base, portée par deux jeunes passionnés, peut changer la place d’une langue dans le monde numérique.
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