On présente souvent la culture peule comme une culture de l’oralité, portée par les conteurs, les griots et les anciens. C’est en grande partie vrai. Mais il existe aussi une tradition écrite ancienne, moins connue du grand public : celle de l’ajami. Ce mot désigne l’usage de l’alphabet arabe pour écrire des langues africaines. Au Fouta-Djalon, des générations de lettrés ont ainsi composé en pulaar des poèmes religieux, moraux et historiques, dont certains sont encore récités aujourd’hui.
Qu’est-ce que l’ajami ?
Le mot ajami vient de l’arabe et désignait à l’origine ce qui n’est pas arabe, en particulier les langues étrangères. En Afrique de l’Ouest, il est utilisé pour parler des langues locales écrites avec les caractères arabes, adaptés pour noter des sons qui n’existent pas en arabe. Le peul, le haoussa, le wolof, le mandingue ou le soninké ont tous connu des formes d’écriture ajami.
Cette pratique s’est développée avec la diffusion de l’islam et de l’enseignement coranique. Les élèves apprenaient d’abord à lire et écrire l’arabe pour étudier le Coran. Il était ensuite naturel d’utiliser ces mêmes caractères pour écrire leur propre langue, afin d’enseigner, de prêcher ou de composer des textes accessibles à ceux qui ne comprenaient pas l’arabe.
Le Fouta-Djalon, un foyer de lettrés
Au XVIIIe et au XIXe siècle, le Fouta-Djalon devient un important centre d’enseignement islamique. Des écoles se développent à Timbo, à Labé, à Fougoumba et dans de nombreux autres lieux. Les maîtres, appelés cerno, forment des élèves venus parfois de loin. Dans ce contexte, l’écriture du pulaar en ajami prend un essor particulier.
Les lettrés comprennent que, pour transmettre les enseignements religieux à l’ensemble de la population, il faut les exprimer dans la langue que tout le monde parle. La poésie se révèle alors un outil idéal : facile à mémoriser, agréable à écouter, elle peut être chantée lors des veillées, des fêtes religieuses ou des rassemblements.
Cerno Samba Mombeya et l’Oogirde Malal
L’un des auteurs les plus célèbres de cette tradition est Cerno Samba Mombeya, un lettré du Fouta-Djalon qui a vécu entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Il est notamment connu pour son long poème intitulé Oogirde Malal, que l’on traduit souvent par Le filon du bonheur éternel.
Dans ce texte, l’auteur expose en pulaar les principes de la foi et de la pratique religieuse. Il défend aussi l’idée qu’il est légitime et utile d’enseigner la religion dans la langue maternelle des fidèles, afin que chacun puisse comprendre ce qu’il pratique. Cette position, à son époque, avait une portée importante. L’Oogirde Malal a été largement recopié, récité et commenté, et il fait partie des textes les plus étudiés de la littérature peule écrite.
Les thèmes de la poésie ajami
La poésie peule en ajami aborde de nombreux thèmes. Les plus fréquents sont religieux : louanges du Prophète, rappels des obligations du croyant, méditations sur la mort et le jugement. Mais on y trouve aussi des textes moraux qui invitent à la patience, à l’humilité, à la générosité et au respect des parents, en accord avec les valeurs du pulaaku.
Certains poèmes ont une dimension historique ou sociale. Ils évoquent des événements, critiquent des injustices ou célèbrent des personnalités. D’autres sont plus personnels et expriment les sentiments de leur auteur. Cette diversité fait de la poésie ajami une source précieuse pour comprendre la pensée et la société du Fouta-Djalon à différentes époques.
Des manuscrits à préserver
Une grande partie de cette littérature a été conservée sous forme de manuscrits, recopiés à la main et gardés dans les familles de lettrés. Ces documents sont fragiles : le papier se dégrade avec l’humidité, les insectes et le temps. Certains ont été perdus, d’autres sont dispersés.
Depuis le XXe siècle, des chercheurs guinéens et étrangers ont entrepris de collecter, d’étudier et de traduire ces textes. Des collections existent dans des bibliothèques et des centres de recherche. Des projets de numérisation permettent aujourd’hui de mieux les préserver et de les rendre accessibles. Mais beaucoup reste à faire pour inventorier et protéger ce patrimoine écrit.
Ajami, alphabet latin et adlam
Aujourd’hui, le pulaar s’écrit de plusieurs façons. L’alphabet latin est utilisé dans l’enseignement et dans de nombreuses publications. L’alphabet adlam, créé à la fin du XXe siècle, connaît un grand succès, notamment grâce au numérique. L’ajami, lui, continue d’être utilisé par certains lettrés et dans le cadre religieux.
Ces différentes écritures ne s’opposent pas forcément. Elles témoignent toutes de la volonté des locuteurs du pulaar de faire de leur langue une langue écrite, capable de transmettre la foi, le savoir et la création littéraire.
Conclusion
La poésie peule en ajami rappelle que la culture du Fouta-Djalon n’est pas seulement orale. Pendant des siècles, des lettrés ont écrit dans leur langue, avec talent et conviction, pour instruire et élever leur communauté. Redécouvrir cette tradition, c’est rendre hommage à ces auteurs et reconnaître la richesse intellectuelle d’un patrimoine qui mérite toute notre attention.
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