
Chaque année, des millions de bovins, de moutons et de chèvres parcourent des centaines de kilomètres à travers le Sahel et les savanes d’Afrique de l’Ouest. Cette mobilité saisonnière s’appelle la transhumance. Souvent associée aux Peuls, elle est parfois présentée comme une source de conflits. Pourtant, elle repose sur une logique économique et écologique solide. Voici les clés pour la comprendre.
Transhumance et nomadisme : quelle différence ?
On confond souvent les deux. Le nomadisme désigne un mode de vie où toute la famille se déplace en permanence, sans habitat fixe. La transhumance, elle, est un déplacement saisonnier et organisé : une partie de la famille, généralement les jeunes hommes, part avec le troupeau, tandis que le reste du foyer demeure dans un village ou un campement de base. Les animaux reviennent ensuite à leur point de départ. La grande majorité des éleveurs peuls d’aujourd’hui pratiquent la transhumance et non le nomadisme.
Pourquoi partir ?
Au Sahel, les pluies ne tombent que pendant trois à quatre mois par an. Pendant cette saison, l’herbe pousse vite et les mares se remplissent. Ensuite, la saison sèche s’installe : l’herbe se dessèche et les points d’eau disparaissent. Rester sur place signifierait voir le troupeau maigrir et parfois mourir.
Les éleveurs suivent donc la ressource. En saison sèche, ils descendent vers le sud, plus humide, ou vers les vallées des fleuves où l’herbe reste disponible. À l’arrivée des pluies, ils remontent vers le nord, où les pâturages neufs sont riches et où les insectes nuisibles sont moins nombreux. Ce va-et-vient permet d’exploiter des espaces qui, autrement, resteraient inutilisés une partie de l’année.
Le calendrier type
- Juin à septembre (saison des pluies) : les troupeaux sont au nord, sur les pâturages pluviaux ;
- Octobre à décembre : retour progressif, les animaux pâturent les résidus de récolte dans les champs, ce qui les fertilise ;
- Janvier à mai (saison sèche) : descente vers les zones humides, les vallées et les pays côtiers ;
- Mai à juin : remontée dès les premières pluies.
Ce schéma varie beaucoup selon les régions et les années, en fonction de la pluviométrie.
Les couloirs de passage
Les troupeaux ne marchent pas au hasard. Ils empruntent des couloirs de transhumance, des pistes reconnues par les communautés et parfois balisées par les autorités. Le long de ces couloirs se trouvent des aires de repos, des points d’eau et des marchés à bétail. Lorsque ces couloirs sont respectés, les animaux traversent les zones agricoles sans abîmer les cultures.
Des textes régionaux encadrent aussi la transhumance entre pays. La CEDEAO a adopté dès 1998 une décision réglementant la transhumance transfrontalière, avec notamment un certificat international qui accompagne les troupeaux et précise leur itinéraire et leur état sanitaire.
Un échange avec les agriculteurs
Historiquement, éleveurs et agriculteurs entretenaient des relations d’échange. Après les récoltes, les troupeaux pâturaient les tiges laissées dans les champs, et leurs déjections fertilisaient la terre pour la saison suivante. Les agriculteurs obtenaient du fumier, les éleveurs du fourrage, et les deux groupes échangeaient du lait contre des céréales.
Ces accords, appelés contrats de fumure, existent encore dans de nombreuses régions. Ils montrent que la cohabitation n’est pas seulement possible : elle est bénéfique pour tous.
Pourquoi les tensions augmentent
Plusieurs évolutions compliquent aujourd’hui la transhumance :
- la croissance démographique, qui pousse à mettre en culture des terres autrefois réservées aux pâturages et aux couloirs ;
- le changement climatique, qui rend les pluies plus irrégulières et oblige à partir plus tôt ou plus loin ;
- l’insécurité dans certaines zones du Sahel, qui ferme des routes traditionnelles et expose les bergers à des violences ;
- la stigmatisation des éleveurs, parfois accusés collectivement de délits commis par quelques-uns.
Les solutions qui fonctionnent
De nombreuses initiatives montrent que la transhumance peut rester pacifique : délimitation concertée des couloirs avec les villages, comités locaux de gestion des conflits réunissant éleveurs et agriculteurs, construction de points d’eau sur les parcours, informations sur l’état des pâturages diffusées par SMS ou par radio. La vaccination et le suivi sanitaire des troupeaux facilitent aussi les passages de frontière.
La transhumance n’est pas un vestige du passé. C’est une technique d’adaptation à un climat difficile, qui produit une grande partie de la viande et du lait consommés en Afrique de l’Ouest. Bien encadrée, elle reste l’une des réponses les plus efficaces aux contraintes du Sahel.
Partagez cet article




