La recherche africaine veut développer sa dimension éthique

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Agil Katumanyane,  doctorante en entomologie, observe des insectes infectés au microscope à l’université de Pretoria, en Afrique du Sud, le 18 novembre 2021.

L’histoire s’est accélérée… Le fait que les 8 milliards d’humains soient actuellement confrontés à une même épidémie interroge leur destin commun et replace la question de l’éthique au cœur du débat : comment la recherche peut-elle être partenariale et équitable ?

En cette fin 2021, une équipe de chercheurs a été missionnée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour mettre au point, en Afrique du Sud, le premier vaccin à ARN messager contre le Covid-19 conçu en dehors de l’Amérique du Nord et de l’Europe. Le laboratoire Afrigen prévoit de développer un vaccin similaire à celui de Moderna d’ici à un an. Comme ses prédécesseurs, le produit fera l’objet de tests avant sa mise sur le marché. Mais, déjà, le cadre éthique qui entoure ces essais a évolué.

« A l’heure actuelle, il n’est plus éthique de mener de grands essais où certains participants reçoivent un placebo », explique Marie-Paule Kieny, vaccinologiste, ancienne sous-directrice générale à l’OMS et partenaire du projet en tant que présidente de l’organisation de santé publique Medicines Patent Pool. Alors que la vaccination de millions de personnes à l’aide de vaccins à ARN messager a démontré son efficacité, faire courir à des patients le risque de contracter le virus au cours d’une étude en double aveugle est devenu inacceptable. Plus encore pour les personnes âgées, souligne Marie-Paule Kieny, alors que c’est précisément la population qu’il faut tester pour connaître l’efficacité des vaccins contre les formes sévères du Covid-19… Dans ce contexte, pour s’assurer que son prototype est au moins aussi efficace que les formules développées dans l’hémisphère Nord, Afrigen envisage de comparer la réponse immunitaire générée par son vaccin à celle induite par d’autres, équivalents.

Code de Nuremberg

En recherche, l’éthique est multiforme. Elle passe par le respect du droit des personnes qui participent à une étude sur la santé ; un concept qui a émergé après la seconde guerre mondiale avec le « code de Nuremberg », quand le monde a découvert les expériences menées par les médecins nazis. Respecter la dignité humaine, permettre un consentement éclairé, préserver la confidentialité des données collectées : telles sont les bases d’une recherche éthique. Elle prend aussi en compte la limitation des ressources terrestres et considère que la réponse aux défis environnementaux actuels passe par la recherche.

Pour garantir le respect de ces critères, des comités d’éthique sont progressivement mis en place sur le continent, sur le modèle de ce qui existe dans le Nord. A Dakar, « toute recherche en santé ou qui touche à l’être humain doit désormais obtenir une autorisation éthique avant de démarrer », explique Anta Tal Dia, présidente du Comité national d’éthique pour la recherche en santé (CNERS) sénégalais.

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Mis en place en 2009, ce comité qui comprend une vingtaine de médecins, biologistes, sociologues et anthropologues est d’autant plus important aujourd’hui que « les avancées sur le génome accroissent le risque de dérives », s’inquiète Mme Tal Dia. Pour cette professeure de santé publique à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, il est clair qu’« il faut des garde-fous » sur le continent africain, même si le domaine de la recherche n’est pas encore à maturité, comme le regrette Aïssatou Touré, consultante en sciences de la recherche et bioéthique. Sur le continent le plus jeune de la planète, aucun pays n’arrive à consacrer 1 % de son PIB à la recherche, quand la France était à 2,19 % en 2018 et l’Amérique du Nord, à 2,71 %. Bien réel, ce déficit global ne doit pourtant pas masquer les avancées de certains laboratoires, notamment en santé. Le secteur le plus concerné par l’éthique, au grand dam d’Aïssatou Touré, qui aimerait que l’approche « inclue aussi les questions de biosécurité et de bioéthique ».

Sur ce point, le combat a commencé « pour mettre en place un comité de bioéthique qui se saisirait de tout ce qui touche l’être humain », comme le confirme la présidente du comité, Mme Tal Dia, pour qui « l’encadrement de la recherche doit prendre en compte l’impact sur l’environnement et sur le monde végétal et animal », et même présider à toutes les recherches scientifiques.

Interroger le sens du progrès

Pour avancer en ce sens, cette année, les jeunes talents du programme For Women in Science Africa de l’Unesco et de la Fondation L’Oréal ont été sensibilisées à ce sujet. La directrice générale de la Fondation L’Oréal, Alexandra Palt, estime « primordial d’inclure de l’éthique pour que la recherche soit en phase avec les besoins de la société ». Elle ajoute : « La réalité c’est que, dans des sociétés où la femme porte traditionnellement beaucoup du poids du care, nos lauréates sont en première ligne pour répondre aux défis du quotidien et que les sciences le permettront d’autant plus que l’éthique prévaudra dans la recherche. A l’heure où monte une méfiance face à la science, c’est le rôle d’une fondation comme la nôtre d’encourager chaque scientifique intervenant dans ses programmes à se poser les bonnes questions sur ses travaux ; à réinterroger le sens du progrès. »

Dans la serre de l’université de Pretoria, en Afrique du Sud, le 18 novembre 2021.

« Les bénéfices, mais aussi les divers coûts des travaux doivent être réévalués par celles et ceux qui les mènent », ajoute Xavier Pavie, enseignant à l’Essec Business School, en charge de cette sensibilisation. « Avant qu’une invention ne devienne innovation, Il faut se demander quel sera son prix pour l’environnement, son coût en termes politiques et en termes humains. Doit-on toujours répondre aux besoins des individus ? Quelles sont les conséquences directes de mes innovations ? Quelles en sont aussi les conséquences indirectes ? », interroge l’auteur de L’Innovation à l’épreuve de la philosophie (PUF, 2018). Des questions rendues incontournables à ses yeux alors que « tout semble devenu possible dans une échelle de temps relativement courte et que la contrainte des morales institutionnelles semble s’être éloignée, dans un monde qui associe l’innovation à une perspective de croissance ».

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A l’heure de la COP26, une recherche éthique doit inclure une dimension durable, se montrer frugale et respectueuse de l’environnement. En France, un comité de développement durable a d’ailleurs été mis en place au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), afin de mieux prendre en compte l’impact environnemental des activités de recherche. Et pour Anta Tal Dia, qui a été membre du comité international de bioéthique de l’Unesco, il est important que cette approche s’impose aussi en Afrique. Un pas a été franchi avec le démarrage de l’Organisation ouest-africaine de la santé et la mise en place d’un réseau régional d’éthique où chaque région a son comité de référence.

Partenariats équitables

« Je suis allée à deux reprises en Guinée pendant la crise liée à la maladie à virus Ebola pour former des collègues à la recherche en temps d’épidémie. Ces allers-retours, ces formations et ce soutien mutuel permettent de s’améliorer au niveau régional », se félicite l’immunologiste sénégalaise Aïssatou Touré, pour qui ces questions éthiques ont largement préexisté à la création des comités d’éthique formels, au début des années 2000. Cette dernière aime rappeler que « dès le XVe siècle, la tradition orale, par la voix des griots, parlait de la nécessité de préserver l’homme et l’environnement » et qu’en 2005, la signature de la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme par l’ensemble des pays du continent a réactivé cette mémoire collective.

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Mais prise dans une acception plus globale, l’éthique impose aussi de sceller des partenariats justes et équitables pour les 1,2 milliard d’Africains. Ce qui, là non plus, ne va pas toujours de soi… « Les recherches et les prélèvements de données effectués sur le continent avec des institutions étrangères doivent associer les Africains et être un moment de transfert de compétences. Pour cela, il nous faut maîtriser la question de la propriété intellectuelle et disposer des capacités administratives qui permettent à tout le monde d’avoir accès aux données », explique Aïssatou Touré. Pour y aider, l’Institut de recherche pour le développement (IRD) a édité en 2015 un guide de bonnes pratiques de la recherche pour le développement, qui est régulièrement mis à jour.

Globalement, ce « partenariat équitable avec les pays du Sud » impose la mise en œuvre de projets de recherche réalisés « dans des conditions acceptables pour tous » et s’arrête sur la diffusion et la valorisation des résultats « au bénéfice de tous les partenaires ». A l’heure où l’Afrique reste le continent le moins vacciné de la planète contre le Covid-19, cette approche trouve forcément un écho particulier… D’autant que l’épidémie de maladie à virus Ebola avait déjà montré que « la Guinée avait été spoliée des centaines de milliers de prélèvements réalisés dans le pays entre 2013 et 2016 », rappelle Mme Touré. « Chaque pays devrait avoir sa biobanque sécurisée sur le continent pour que les prélèvements restent sur place. Pour le moment, seules l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire en sont réellement dotées. Mais cela coûte cher et nécessite des congélateurs puissants qui ont besoin d’électricité sans coupure », explique celle pour qui l’enjeu de la souveraineté dans la recherche constitue un pan important de l’éthique.

Dossier réalisé en partenariat avec la Fondation L’Oréal.



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