« La communauté internationale doit prendre en compte la volonté du peuple soudanais »

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Mariam Sadiq Al-Mahdi à Khartoum, en septembre 2014.

La ministre des affaires étrangères du gouvernement dissous le 25 octobre par le général Abdel Fattah Al-Bourhane a fermement condamné le coup d’Etat et affirmé son soutien à la résistance civile. Dans le sillage du putsch, l’ancienne cheffe de la diplomatie a multiplié les contacts avec les chancelleries étrangères pour obtenir une condamnation du coup de force des généraux.

La fille de Saddiq Al-Mahdi, premier ministre du gouvernement civil renversé par le coup d’Etat d’Omar Al-Bachir le 30 juin 1989, a présenté sa démission au premier ministre Abdallah Hamdok après la signature le 21 novembre d’un accord controversé avec le général Al-Bourhane.

Pour quelles raisons, selon vous, cet accord n’est-il pas satisfaisant ?

Mariam Sadiq Al-Mahdi L’hégémonie des militaires est totale, dans toutes les décisions politiques et administratives. Le conseil souverain, qui a été totalement établi par la junte, supervise tout. Ils ont fait du premier ministre leur unique partenaire civil en excluant les Forces pour la liberté et le changement (FLC) [une coalition de partis civils issus de la révolution contre Omar Al-Bachir qui participait au gouvernement de transition dissous par la junte].

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Si vous ne laissez aucune place aux partis politiques dans leur diversité, vous ne menez pas le pays sur la voie de la transformation démocratique. Ils disent que leur priorité est l’organisation d’élections libres [en juillet 2023]. Or, elles ne peuvent émaner d’un ordre militaire qui critique aujourd’hui le rôle des partis politiques. Hamdok s’est transformé en un premier ministre du coup d’Etat plutôt qu’en un premier ministre de la révolution. Il a été nommé par les FLC et maintenant leur tourne le dos. Nous attendions mieux de lui.

Depuis la signature de cet accord, des prisonniers politiques ont été libérés. Abdallah Hamdok a annulé un certain nombre de décisions prises par les putschistes depuis le 25 octobre. Y voyez-vous un signe que cet accord peut faire sortir le pays de l’impasse ?

Nous n’avons aucune garantie. Nous attendions de voir les clauses de cet accord parce que nous voulions sortir de la stagnation engendrée par le coup d’Etat. La libération de ces prisonniers est une chose positive, mais ce n’est pas suffisant. Les nominations qui ont suivi cet accord sont inquiétantes. Le chef du pouvoir judiciaire, les dirigeants de l’appareil sécuritaire, comme le chef de la police ou le directeur du renseignement, sont issus du parti du Congrès national [parti du président déchu Omar Al-Bachir].

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Une solution peut être trouvée mais, pour l’instant, nous ne voyons pas assez de changements positifs. Les militaires doivent reconnaître que c’était une erreur de faire un coup d’Etat en brisant le partenariat avec les civils. Deuxièmement, ils doivent passer aux aveux sur la mort des 43 martyrs tués de sang-froid [au cours des manifestations pacifiques qui ont suivi le coup d’Etat]. Ils ne peuvent pas continuer d’exclure les FLC et doivent également demander pardon pour la façon brutale dont ils ont traité les prisonniers politiques. A partir de là, nous pourrions commencer à étudier un retour au document constitutionnel [signé en août 2019, il inaugure le partage du pouvoir entre civils et militaires à la suite de la chute d’Al-Bachir] et nous sommes prêts à y apporter des amendements.

Le premier ministre défend un accord certes imparfait, mais qui permettrait au pays d’éviter le risque de chaos ou de guerre civile. Ces craintes sont-elles fondées ?

C’est une réalité. Il y a déjà une menace sérieuse de chaos au Darfour et au Kordofan. Il y a de graves conflits tribaux qui ont fait des dizaines de morts ces derniers jours. La situation dans la capitale elle-même est préoccupante : il y a des groupes armés issus de différents mouvements signataires des accords de paix de Juba. Tant qu’ils n’auront pas déposé les armes, ils seront toujours un facteur d’instabilité. Ensuite, il y a la question de la rivalité entre les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide [milice paramilitaire dirigée par Mohammed Hamdane Dagalo, alias Hemetti, vice-président du Conseil souverain]. Cela pourrait dérailler.

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A l’échelle régionale, le coup d’Etat est un facteur de déstabilisation très sérieux. Il y a des problèmes transfrontaliers entre le Tchad et le Soudan et il en va de même avec la Libye où de nombreux mercenaires sont censés être évacués vers le Soudan. Et, bien sûr, le conflit en cours en Ethiopie. L’armée soudanaise s’est rapprochée de l’Egypte. Lorsque nous étions en poste, nous cherchions à maintenir de bonnes relations avec Addis-Abeba, malgré les problèmes liés au barrage [de la Renaissance].

Des puissances régionales ont-elles déstabilisé le Soudan en soutenant le coup d’Etat ?

Tout pays intéressé par une relation saine et stable avec le Soudan ne peut pas soutenir un coup d’Etat militaire pour la bonne raison qu’il est rejeté par tous les Soudanais. La population s’est opposée au putsch dès les premières heures en barricadant toutes les rues.

L’Egypte est resté silencieuse. Elle n’a pas réagi avant d’avoir un dialogue avec les Etats-Unis et de mettre en garde contre toute escalade. En Egypte, ce sont les services de renseignement et de sécurité, et pas nécessairement le ministère des affaires étrangères, qui jouent un rôle important.

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Les relations étaient bonnes avec les Russes. Mais le fait qu’ils aient essayé d’empêcher le Conseil de sécurité de l’ONU de prendre une décision sur le coup d’Etat indique qu’ils soutiennent le putsch. Les militaires ont tout le temps essayé de monopoliser la relation avec la Russie. Il en va de même pour la Chine.

Un autre pays qui a joué un rôle est Israël. Nous savons que les Etats-Unis, par l’intermédiaire de leur envoyé spécial, l’ambassadeur Feltman, ont essayé d’entrer en contact avec Israël afin d’utiliser leur influence sur les généraux soudanais.

Depuis le début, la question de la normalisation des relations du Soudan avec Israël, signée en janvier 2021, est-elle l’affaire des militaires ?

Absolument. Cela a commencé avec la visite surprise du général Al-Bourhane à Entebbe avec Nétanyahou au début de février 2020. A mon arrivée au ministère, j’ai demandé à voir le dossier. Je n’ai jamais eu de réponse. Le général Al-Bourhane ne m’a jamais donné d’explication.

Quelle est la base de cette relation ? Quel est le contenu de ces accords ? Personne ne le sait, sauf les faiseurs du coup d’Etat. Il semble qu’il y ait des accords de sécurité entre eux. Des représentants de l’armée ont effectué des visites en Israël, le Mossad est venu ici, tout cela derrière notre dos.

En tant que ministre des affaires étrangères soudanais, vous n’étiez donc pas au courant des dessous de la relation avec la Russie ou Israël ?

Une diplomatie parallèle existe depuis le régime d’Omar Al-Bachir. L’armée et les services de renseignement monopolisaient les relations avec de nombreux pays. Il y a un très sérieux déséquilibre dans la gestion des affaires avec l’extérieur. Lors de cette transition, nous avions essayé de mettre en place une gouvernance durable avec une réforme du secteur militaire et de la sécurité ainsi que de leur rôle dans les institutions.

Une partie du problème réside dans les activités économiques de l’armée qui a le monopole dans de nombreux secteurs, notamment dans le domaine de l’extraction de l’or. Le gouvernement civil a essayé de ramener ces entreprises sous sa responsabilité. Même en tant que responsable des relations internationales du Soudan, je n’ai jamais eu d’information sur ces dossiers.

Dans le sillage du coup d’Etat, de nombreux pays et organisations internationales ont gelé leurs promesses d’aides. Abdallah Hamdok a affirmé avoir signé cet accord notamment pour sauvegarder les progrès réalisés ces deux dernières années. Pensez-vous que cette nouvelle donne va convaincre les partenaires occidentaux du Soudan ?

C’est la raison pour laquelle les putschistes ont accepté le retour d’Abdallah Hamdok. Lorsque de nombreux pays européens ont salué cet accord, c’était un soulagement pour eux. A présent, beaucoup de ces pays occidentaux ont clarifié leur position, précisant ne pas soutenir une personne mais la transition démocratique au Soudan.

La communauté internationale doit prendre en compte la volonté du peuple soudanais qui rejette catégoriquement cet accord et l’hégémonie militaire. La population n’aspire pas à cela. Elle poursuivra sa révolution et sa mobilisation jusqu’à obtenir une véritable transformation démocratique avec une armée tenue en respect, en retrait de l’arène politique.



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