Bois, acier… Les pénuries actuelles alimentent peurs et théories du complot

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Avec la crise du Covid-19, le sujet des pénuries et l’augmentation des prix de certains produits revient fréquemment dans la presse comme sur les réseaux sociaux. Si les problèmes d’approvisionnement et retards dans la chaîne de production dus à la reprise soudaine de la consommation sont bel et bien une réalité, il convient de se méfier des affirmations alarmistes. Certaines incitent à se préparer à faire face à des pénuries globales, orchestrées volontairement pour nuire à la population. Eclairages sur une question qui alimente fréquemment les réseaux à tendance complotiste.

Un manuel de survie diffusé



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Capture d’écran d’un guide publié sur Internet, enjoignant à faire des stocks pour se préparer à une « famine mondiale. » © Faky

Dans plusieurs canaux de la messagerie chiffrée Telegram, ainsi que sur des publications publiques sur Facebook ou Twitter, des messages et vidéos circulent, annonçant des pénuries imminentes d’ampleur mondiale. Le propos est le suivant : en mettant en œuvre la destruction des denrées alimentaires ou le blocage des chaînes d’approvisionnement, les gouvernements et instances internationales organiseraient volontairement des pénuries à échelle mondiale, afin de créer le chaos et d’asservir la population.


►►► Cet article n’est pas un article comme les autres, il fait partie du projet de fact-checking « Faky« . Pour en savoir plus sur Faky et le travail de fact-checking à la RTBF, cliquez ici.


L’année dernière déjà, un texte partagé sur Internet se présentait comme une note du Haut-Commissariat au Plan Français, une institution réelle dont le rôle est « d’animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l’État« . Le document annonçait des « ruptures projetées de la chaîne d’approvisionnement, pénuries de stocks, grande instabilité économique » ainsi qu’un « déploiement de personnel militaire« Interrogé par l’AFP, le Haut-Commissariat au Plan a démenti avoir rédigé cette note, dont les propos ne relèvent de toute façon pas des missions qui sont les siennes.

Ces derniers jours, c’est même un guide de survie qui a été partagé sur les réseaux francophones. Constitué de 22 pages, le document se donne pour objectif de « fournir des éléments de base pour vous préparer afin de gagner en sérénité devant l’adversité« , pour réagir « en cas d’effondrement« , orchestré par ceux dont le projet est « une prise de contrôle sur tout ce qui existe et vit sur Terre« .

Stock alimentaire, eau, permaculture, électricité, éclairage, communication et même self-défense, ce manuel au contenu survivaliste a été partagé des centaines de fois sur Facebook, Twitter ou Telegram. À l’intérieur, on y trouve des références à des théories du complot évoquant une prochaine « famine mondiale«  qui serait « totalement organisée« .

Des fermiers américains aux complotistes francophones

Cet été 2021, plusieurs vidéos sont postées sur le réseau social Tik Tok, dans lesquelles on peut voir des fermiers américains affirmer que le gouvernement leur demande de détruire leurs récoltes, rémunération à la clef. Largement partagées à la faveur de la crise du Covid-19, ces publications ont fait l’objet de plusieurs articles de vérification qui ont mis en évidence leur caractère fallacieux.

Les premières vidéos étaient au départ de simples plaisanteries (reconnues comme telles par leurs auteurs), mais ont été à l’origine d’autres contenus prétendant dénoncer des pénuries mises en place volontairement. Rassemblées en compilation et désignées comme la preuve de l’application d’un plan de contrôle mondial, elles ont connu une audience importante, jusqu’à traverser l’Atlantique pour être partagées avec des sous-titres en français.

Dans l’une d’elles, un homme affirme : « Cette année, les fermiers se voient offrir 1,5 fois la valeur de leurs récoltes pour les détruire. Le gouvernement fédéral leur dit aussi qu’ils ne seront pas subventionnés pour cultiver s’ils refusent de détruire leurs cultures« .



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Capture d’écran d’une vidéo d’un agriculteur américain traduite en français, qui circule sur Internet. © Faky

Des pénuries bien réelles

Si le propos de ces vidéos relève donc de la théorie du complot, il n’en reste pas moins que des pénuries existent bien dans certains secteurs à l’heure actuelle. L’approvisionnement en matières premières comme l’acier, le cuivre, le plastique se fait rare, entraînant une hausse des prix. « En termes économiques, on parle de pénurie lorsqu’il y a un déséquilibre entre la demande et l’offre, c’est-à-dire quand le volume de la demande est trop important par rapport à la quantité disponible« , informe Didier Van Caillie, professeur à l’Ecole de Gestion de l’Université de Liège HEC Liège.

Les produits alimentaires sont également impactés. De fait de mauvaises récoltes, entraînant une baisse importante dans la production, les produits à base de blé comme les pâtes alimentaires voient aussi leurs prix augmenter. Le gaz et l’électricité connaissent eux aussi une hausse significative de leurs tarifs, à cause là aussi de la reprise économique, « mais aussi à une grande concurrence entre les continents pour s’approprier les réserves énergétiques« , comme expliqué dans un article de la RTBF.

Dans un autre article datant du 18 août, Nicholas Courant, directeur de communication de la fédération de l’industrie alimentaire belge expliquait déjà : « L’augmentation des prix est même antérieure aux événements climatiques. Les coûts ont augmenté de façon exponentielle, sur les ingrédients mais aussi sur l’emballage et le transport. Tout ça est principalement lié à la crise du Covid-19 qui a bouleversé toute l’industrie alimentaire« . À noter qu’on ne parle pas ici de pénurie dans les rayons mais plutôt de hausse des tarifs dus à la rareté de la matière première.

De nombreux secteurs sont également touchés par une pénurie de semi-conducteurs, des composants nécessaires au fonctionnement des produits électroniques comme les ordinateurs portables, les smartphones ou les dernières consoles de jeux vidéo, mais également à la production automobile. Conséquence : les constructeurs (comme Skoda), doivent revoir leur production à la baisse.

« En Belgique comme partout en Europe et même dans le monde, les industries sont confrontées à une pénurie de matière première, notamment l’acier et l’aluminium, mais aussi le plastique et le bois« , détaille Patrick​ Slaets, économiste en chef au service d’étude d’Agoria, fédération d’entreprises belges spécialisées dans l’industrie technologique.

« Avec la pénurie de semi-conducteurs la plupart des usines d’assemblages ont dû fermer pendant plusieurs semaines, également en Belgique dans le secteur automobile par exemple.«  D’après lui, le terme de pénurie est adapté à la situation « avec des délais de livraisons pour les matières premières qui sont de cinq à six mois, parfois jusqu’à un an pour les semi-conducteurs, c’est du jamais vu« .

Conséquence de la crise sanitaire

Comme l’explique Patrick​ Slaets, l’une des raisons de ces pénuries est les problèmes dans la chaîne logistique, dus à la reprise soudaine de l’activité économique au niveau mondial. « A cause du Covid, l’économie s’est arrêtée, tous les conteneurs se retrouvant à l’arrêt eux aussi. Tout d’un coup, l’économie doit redémarrer, et cela prend des mois pour remettre tout en ordre. En conséquence, les prix de la logistique ont fortement augmenté et les transporteurs attendent une baisse de ces prix, qui n’est pas encore arrivée. Cela a un impact sur les chaînes d’approvisionnement. À côté de cela les acheteurs ont acheté par panique ou, au contraire, ont attendu trop longtemps, ce qui pose des problèmes dans les deux cas.« 

Le Covid-19 a également joué un impact direct sur la production, notamment en Asie : « 15% des semi-conducteurs passent par la Malaisie, qui a été fermée d’un jour à l’autre à cause d’une hausse des cas de Covid. Globalement, les chaînes d’approvisionnement ont toutes été perturbées. En Chine, pour des objectifs de neutralité CO2 et pour des problèmes de diminution d’utilisation d’énergie, il y a aussi eu des fermetures de fabriques de magnésium, matière première essentielle dans la production d’aluminium« .

Pour Didier Van Caillie également, les pénuries actuelles sont une conséquence directe de la crise sanitaire : « Pendant la pandémie, les pouvoirs publics ont gelé l’économie, c’est-à-dire que les entreprises ont arrêté de produire, et ont pris dans leurs stocks pour répondre à la demande restante. Puis la crise a commencé à ralentir, et la demande est repartie très vite : la réouverture du robinet de l’économie s’est faite un peu trop rapidement. Les prix augmentent pour les fournisseurs et cela se répercute en cascade, c’est la boucle de l’inflation« .


►►► Cet article n’est pas un article comme les autres, il fait partie du projet de fact-checking « Faky« . Pour en savoir plus sur Faky et le travail de fact-checking à la RTBF, cliquez ici.


Plus spécifique à la Belgique, le pays connaît aussi une pénurie de main-d’œuvre qui atteint des niveaux records. « Ce sont particulièrement les profils techniques, scientifiques ou encore digitaux qui viennent à manquer, même si tous les secteurs sont touchés.«  Les causes ? « La hausse de la demande due à la croissance économique, l’automatisation et la robotisation qui nécessitent de nouvelles qualifications, couplées à la stagnation de la population active« , précise Patrick​ Slaets. Avec pour conséquence l’augmentation des délais et des prix pour faire appel à certains services.

Egalement dans l’actualité, on peut épingler la situation spécifique au Royaume-Uni, marquée par de fortes pénuries. Dans le secteur alimentaire comme pour le carburant, le pays connaît de nombreux problèmes d’approvisionnement. La cause principale : le manque de chauffeurs routiers. Avec la crise sanitaire, beaucoup de chauffeurs étrangers ne sont pas retournés au Royaume-Uni, de même que la formation des nouveaux chauffeurs a été mise à mal par les périodes de confinement, comme l’expliquent nos confrères des Echos. Enfin, le Brexit n’a pas amélioré la situation, compliquant l’arrivée des chauffeurs sur le territoire anglais.

Les situations de pénuries créent aussi des effets de spéculation économique, eux bien réels. « Si les négociateurs et commerçants s’attendent à une augmentation des prix, ils vont être hésitants à vendre leurs stocks. Au contraire s’ils s’attendent à une diminution, ils vont chercher à vider leur stock rapidement. C’est un mouvement spéculatif qui existe pour toutes les matières premières. » Pas de complot là non plus, mais « quelque chose qui existe depuis toujours et qui est le fait de décisions individuelles, mais qui peuvent jouer un rôle dans les délais d’approvisionnement« , conclut Patrick​ Slaets.

La pénurie, un mot lourd de sens

« Avec la hausse des prix, la demande devrait baisser, et les problèmes de pénuries devraient se réguler progressivement. Cela prendra un certain temps avant que l’équilibre se rétablisse, ce qu’on peut espérer dans les six à neuf prochains mois« , estime Didier Van Caillie. Le constat est similaire pour Patrick​ Slaets : « Le retour à la normale concernant l’approvisionnement s’effectue lentement mais sûrement, et devrait être établi au courant de l’année 2022« .

Plutôt que des plans malveillants organisés par les élites, les pénuries ont des conséquences négatives sur l’économie d’un pays : « Cela crée un ralentissement économique, et impacte la croissance du PIB, c’est-à-dire la richesse de la nation« , explique Didier Van Caillie. Les manques d’approvisionnement sont une réalité, mais les thèses affirmant l’avènement d’une catastrophe globale sont à tempérer : « Aujourd’hui, nous ne sommes pas face à une vraie pénurie au sens d’un manque total de ressources, mais plutôt face à un retard dans la mise à disposition des produits« , rappelle ainsi le professeur d’HEC.

Les messages alarmistes prédisant un effondrement global prochain peuvent aussi avoir des conséquences. Pour Didier Van Caillie : « Indirectement, l’usage de ce mot peut engendrer une surréaction, avec un effet contre-productif. La demande peut être accentuée, ce qui fait alors augmenter les prix et, au final, fait grimper l’inflation. L’usage du mot pénurie peut-être dangereux« .

Comme ce qui a pu se produire lors des périodes de confinement avec les manques de certains produits de première nécessité, c’est donc aussi le stockage massif alimenté par la peur de manquer qui vide les rayons des supermarchés. Les achats irraisonnés poussent alors à imiter ces comportements pour s’assurer de ne pas manquer à son tour. Récemment, c’est ce qui s’est passé au Royaume-Uni, où les appels du gouvernement à ne pas faire de réserves de carburant n’ont pas empêché les files d’attente devant les stations-service.

Pour Didier Van Caillie, la pénurie est un mot lourd de sens. « Dans l’inconscient collectif, la pénurie est associée aux grands malheurs, notamment les conséquences immédiates de la guerre 39-45. D’un point de vue sociologique, c’est aussi la connotation d’un groupe qui va se développer aux dépens d’un autre, une partie de la population qui va prendre le contrôle« .

En résumé

Les pénuries de matières premières qui touchent la Belgique et les autres pays européens sont une réalité. Leurs causes principales sont les problèmes d’approvisionnement et de logistique dus à la reprise de l’économie mondiale après des périodes d’arrêt, les interruptions sur la chaîne de production dues au Covid-19. Leurs conséquences sont la hausse des prix des produits concernés, dans l’industrie et pour l’alimentaire, ainsi que l’allongement des délais de livraisons.


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Les vidéos circulant sur les réseaux sociaux affirmant que des agriculteurs sont payés pour détruire leurs récoltes ne s’appuient sur aucun élément tangible. Si, dans une certaine mesure, les mouvements spéculatifs peuvent bien avoir un impact sur l’approvisionnement, en réalité les pénuries impactent négativement la richesse et l’économie d’un État. Enfin, les achats compulsifs et les stockages irraisonnés provoqués par la peur de manquer peuvent au contraire être source de mouvements de panique, amenant eux-mêmes à des situations de manque.

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